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Bruno Cany

DORIS K. & W. WENDERS

Journal d'Allemagne

Point de vue d'un oiseau, dans le lointain
un homme traverse le désert en diagonale.
Derrière lui un faucon se pose sur un pic.
L'homme s'arrête. Regarde le rapace.

Au sortir du désert, où son frère est venu le repêcher alors qu'il errait seul d'un pas d'automate, un homme retrouve son fils; et avec lui, part à la recherche de sa femme. C'est l'histoire d'un homme qui a aimé une femme, et de cette femme qui a aimé cet homme. C'était il y a longtemps. A une époque qui est comme une plaie dans la mémoire. Mais aujourd'hui, l'homme et l'enfant, le père et le fils, traversent en voiture une partie du pays et retrouvent la femme, la mère, dans une espèce de peep-show déréalisé. L'homme et la femme, en ce lieu imaginaire, se racontent alors, à travers un miroir sans tain, en de longs monologues. Puis l'homme organise un rendez-vous, dont il sera absent, mais durant lequel l'enfant retrouvera sa mère et la mère son fils; puis il disparaît de nouveau...

01.04.87 - appelé F. ce matin vers 11 heures pour lui annoncer ma décision de partir pour l'Allemagne. Où vas-tu? m'a-t-elle demandé surprise. N'en ayant pas la moindre idée, j'ai répondu que je n'en savais rien, puis j'ai ajouté, comme pour préciser ma pensée, N'importe où. Je l'entendais hésiter à l'autre bout du fil. Est-ce que tu pars vraiment? - j'ai dit Oui - Ce n'est pas un poisson d'avril? - j'ai dit Non; alors elle s'est tue, longuement, j'entendais toujours l'hésitation dans sa respiration. Et quand pars-tu? m'a-t-elle brusquement demandé. Pris au dépourvu j'ai répondu par un haussement d'épaules, avant d'ajouter que je ne le savais pas. Je ne te crois pas, m'a-t-elle alors rétorqué d'une voix un peu rauque. Non, je ne te crois pas. Tu ne partiras pas. Et nous sommes restés là, comme suspendus, immobiles, chacun à l'une des extrémités de la ligne. Puis je lui ai demandé si elle ne désirait pas une cigarette, et nous avons fumé un moment en silence. Tu sais, lui ai-je alors dit, j'ai fait un rêve cette nuit (je n'entendais plus sa respiration) je faisais un voyage en Allemagne... pas un vrai voyage, plutôt un aller et retour... mais je devais franchir cette frontière, il fallait que je la franchisse... Et c'est pour cette raison que tu pars? J'ai dit Oui.

Harry Dean Stanton, cinquante-sept ans, apparaît catatonique en plein désert, une bouteille à la main.
Qu'il s'agisse d'une histoire de marche ne fait aucun doute, et bien qu'il soit difficile dès à présent d'en dire davantage, comment ne pas remarquer que la question posée est celle de la démarche. Et de la définition de cette démarche.
Il jette la bouteille vide. S'éloigne. Le corps raide, roide, les bras se balançant à contretemps et les jambes, longues et dégingandées, parcourant les distances sans effort apparent, en un mouvement mécanique et régulier.
C'est un sentiment géographique des choses, et sa définition ne peut être qu'indéfinie dans l'espace, et intransitive dans le temps.

L'homme porte un costume
mexicain gris à fines rayures blanches,
une casquette de baseball rouge,
des sandales entourées de charpie.
Il marche depuis longtemps déjà.

02.04.87 - passé une partie de l'après-midi à fouiller dans mon coffre à la recherche d'une carte de l'Allemagne, mais n' ai rien trouvé. Pas même le souvenir d'un vieux billet de train. C'était assez décevant.
J'ai remis néanmoins la main sur la correspondance de Doris K. Une centaine de lettres - plus de 300 pages 21 x 29 écrites recto/verso - auxquelles s'ajoutent quelques cartes postales ainsi que plusieurs photographies en noir & blanc de qualité médiocre. L'ensemble couvrant pour l'essentiel tout juste une année : d'août 75 à septembre 76; la dernière lettre étant une brève chronologie des douze derniers mois justement...

Sous sa casquette de baseball, l'homme regarde s'étendre devant lui le désert; sa barbe est hirsute et grise de poussière, ses traits tirés, ses yeux battus, et l'expression d'ensemble d'une indescriptible tristesse.
C'est l'une des premières images du film, c'est même la première image arrêtée. La caméra partie de haut dans le ciel n'a cessé, tout en plongeant vers le sol, de tournoyer dans l'air; pour finalement, après un bref contre-champ sur l'oiseau, se poser sur le sable surchauffé du désert, en légère contre-plongée, face à l'homme.
Le cadre est fixe tandis que l'homme et le désert sont immobiles.

02.04.87 - un peu hésité bien entendu à rouvrir ce dossier et à y mettre mon nez. Après le dîner pourtant je me suis installé confortablement et, pour la première fois depuis cette année-là, j'ai entrepris de lire ce que jamais je n' avais osé relire.

La nuit - quelque part sur la route de Strasbourg, il est 11 heures. Je suis sur le trottoir à la sortie d'un village. Une voiture de police s'avance au ralenti. Un flic à la moustache brune en descend, et vérifiant mes papiers me demande ce que je fais dans la vie, je réponds que je suis chômeur, il me dévisage longuement et sans me quitter des yeux me demande si je vais à Strasbourg chercher du travail, je lui réponds que non, je vais en Allemagne retrouver une amie, il me fixe encore un instant, me rend mes papiers, et remontant dans la voiture me dit en souriant des yeux: alors, ça n'est plus de mon ressort. Et la voiture disparaît dans la nuit.
Je me suis demandé où ils pouvaient bien aller... Par là, il n'y avait plus rien... la campagne, la nuit, et c'était tout.

Très tôt le matin, une voiture me prend au poste frontière de Kehl, où j'ai passé le reste de la nuit à attendre assis sur le bord du trottoir. Le type vient de Strasbourg et va travailler à Freiburg. Quelques minutes plus tard, il me laisse sur une immense place pratiquement déserte, et m'indique la Schwarzwaldstrasse. C'est aujourd'hui samedi 20 septembre 1975, je suis parti la veille de Paris vers 16 heures, et il est maintenant 8 h. du matin.

Le 6 septembre Doris K. m'avait écrit, elle me disait avoir des nouvelles formidables, et la première de ces nouvelles était qu'elle me demandait si je pouvais la retrouver à Freiburg le 20 sept. pour environ 25 heures; et à la fin de sa lettre, elle ajoutait :

"Pour aller à FREIBURG:
chercher sur la carte à (environ) 80 km de Strasbourg
de Paris : prendre la route de Nancy - Strasbourg,
traverser Strasbourg (frontière) > Kehl > autoroute de Basel, la suivre jusqu'à Freiburg.
A Freiburg le mieux c'est de prendre un taxi (c'est trop compliqué par le tram)".
Suivait l'adresse, ainsi que plusieurs autres recommandations et indications diverses, et en dernier recours, elle avait ajouté ce qui en Allemagne devait être mon sésame, mais dont je n'eus finalement aucun besoin : Nach Freiburg, bitte.

Il faut dire et redire que : tout commence par un homme marche dans le désert, et que nous n'en sortirons pas. Cette séquence initiale, préliminaire, colle à la peau du récit; elle l'imprègne de son espace tout autant que de son silence; elle l'imprègne de ce quelque chose que l'on nomme innommable, justement.

Nous avions rendez-vous au 147 de la Schwarzwaldstrasse à 15 heures. Nous devions passer là le week-end, dans un petit studio que nous prêtait une amie de la sœur de sa meilleure amie. Pour une raison que j'ai aujourd'hui oubliée, cela était tombé à l'eau au dernier moment. Nous étions néanmoins convenus de garder notre point de jonction :n'avions-nous pas, nous étions-nous dit, 25 heures pour trouver une solution.

Sortant du désert sans cravate, col ouvert, l'homme, le front plissé, regarde sur sa droite un point indéfini et abstrait, hors de vue, un point de fixation mentale situé bien au-delà du champ de toute perception visuelle. Nous sommes à la périphérie du désert, sur la route 18, north of fort Stockton, Texas. Et l'homme se détourne sans un mot, avec cette lente et indéchiffrable impassibilité - cette indéfinissable indifférence - pour fixer, au terme de sa rotation, le point d'intersection entre le fil électrique en perspective et la ligne d'horizon placée haut dans l'image, exactement comme si, là-bas, bien au-delà de ce que peut voir et même imaginer notre œil, quelque chose d'innommable et d'indéfini (d'indéchiffrable) avait rendez-vous avec lui.

03.04.87 - retrouvé au dos de l'une des enveloppes, l'adresse de ses parents.

Je n'ai que peu de souvenirs de ce qui a suivi. Quelques images indistinctes de cette maison de la Schwarzwaldstrasse : extérieur et intérieur. Et dans une rue déserte, du dernier tram. D'autres de Wald : celle d'un grand escalier de bois et celle de sa chambre, où je reste mal à l'aise tout le temps où nous y sommes : trop d'images de moi sont agrafées au mur. D'autres encore, plus nombreuses et plus agréables, quoique plus diffuses, et qui ont pour cadre cette auberge (et la route qui y mène en fin d'après-midi) où nous avons trouvé refuge, à quelques kilomètres à peine de son école; la dernière image néanmoins est pénible : c'est le dimanche soir, et je suis seul dans la salle des repas au milieu d'un banquet.

04.04.87 - décidé que ce serait Berlin, le week-end prochain. Impossible de comprendre comment fut prise cette résolution; elle m'est apparue comme un fait acquis, et je ne l'ai pas discutée. J'ai appelé F. immédiatement. Ensuite je me suis remis à la lecture de la correspondance, et le soir l'ai achevée.

Au commencement donc, un homme arpente le désert Mojave; et tout le film porte sur le retour de cet homme à la vie civile. Mais, après avoir été retrouvé par son frère et sorti (extirpé) du désert dans lequel il s'était immergé, après avoir retrouvé l'usage de la parole, après avoir retrouvé son fils, après être redevenu père, puis être parti à la recherche de sa femme et l'avoir retrouvée, après avoir rassemblé sa femme et son fils, la mère et l'enfant, dans une même ligne de fuite, après tout cela, l'homme choisit malgré tout (c'est-à-dire malgré lui) de disparaître de nouveau...
Où va-t-il? Nul ne le sait. Nul ne le saura jamais. Mais il reviendra, cela est probable. Du moins possible. Voire logique. Un jour peut-être... Et même s'il ne revenait pas, cela ne changerait plus rien maintenant. Car, d'un moment à l'autre, il peut toujours revenir...
Mais encore une fois, qu'il revienne ou qu'il ne revienne pas, où va-t-il maintenant? D'une certaine façon, on peut dire qu'il repart pour ce désert Mojave d'où on l'avait extirpé, non pas vraiment contre son gré mais plutôt comme malgré lui, bien qu'à présent il doive, si un jour il le doit, en revenir seul, c'est-à-dire de lui-même.

Le lendemain matin à l'aube, Doris K., qui s'est éclipsée de son internat, me réveille. Nous prenons ensemble le petit-déjeuner; puis elle m'accompagne à la sortie du village.
Un quart d'heure plus tard une voiture m'embarque pour Kehl.
Et tandis qu'elle poursuit vers le nord, je passe à pied la frontière. Une espèce de no man's land où personne ne pense à me demander ce que je fabrique là. Du côté allemand, les douaniers s'arrêtent, s'approchent derrière les vitres et, les mains dans les poches, me regardent; du côté français, à peine un coup d'œil de derrière le bureau. Et je passe sans un mot.
Puis c'est le Pont, et en contrebas le Rhin.
Ensuite, je ne me souviens plus de rien, sinon que j'arrivai à Paris le soir même.

Dans un paysage rigoureusement plat, une route rectiligne. La voiture file vers l'ouest.
Qu'est-ce que c'est?
Quoi?
Ça là, ce que tu tiens.
Une photo.
Une photo de...?
Une photo... Une photo de Paris.
Paris? Vraiment?
Oui. Une photo d'un bout de Paris.
Où as-tu trouvé une photo de Paris? Je peux voir?
(Il lui tend la photo.)
C'est ça Paris? On dirait le Texas.
Ça l'est.
Paris, Texas?
(Il lui montre l'endroit sur la carte.)
Mais comment peux-tu avoir la photo d'un terrain à Paris, Texas?
C'est à moi.
Je sais. Mais comment...
Je l'ai acheté par correspondance. Il y a longtemps.
Tu as acheté la photo d'un terrain vague par correspondance.
Non, j'ai acheté la terre.
Oh, tu as acheté ce terrain?
Oui.
Je peux la revoir.
(Il étudie plus attentivement l'image.)
Mais il n 'y a rien dessus.
(Et lui, étouffant un fou rire.)
Absolument vide.

05.04.87 - hier matin, je me suis aperçu au moment de poster ma lettre qu'il lui faudrait plusieurs jours pour qu'elle arrive jusque chez ses parents, et je ne sais combien de plus encore pour qu'elle l'atteigne, elle, où qu'elle se trouve. C'était beaucoup trop long pour moi, et pour le peu de temps dont je disposais. J'ai donc passé une partie de ma matinée au téléphone, jusqu'à ce que j'obtienne ce que je souhaitais : non seulement leur adresse était toujours la même, mais j'avais maintenant leur téléphone; j'ai décacheté ma lettre, l'ai relue sans la lire, puis l'ai glissée parmi les siennes; ensuite j'ai appelé Arnold.

Quarante-huit heures après mon retour - le 23 septembre 1975 - Doris K. m'écrivait " tout ce qu'il me fallait savoir pour aller la retrouver à St. Blasien ", le 3 octobre, vers trois heures de l'après-midi dans la chambre de Bert V.

Arnold ne m'a rappelé que ce matin, il venait de leur parler, sa mère lui avait donné un numéro à Nürtingen où nous pouvions la joindre actuellement.
J'ai appelé aussitôt. Doris K. était là, au bout du fil, après douze ans de silence. Vraiment surprise de m'entendre. Totalement prise de court, même. Nous ne savions que nous dire. Nous avons échangé quelques propos d'usage maladroits, puis sommes convenus de nous rencontrer samedi prochain à Tübingen. Après quoi nous avons raccroché.

" Pour aller de Freiburg à St. Blasien :
Freiburg > en direction de Titisee (la même route que celle que nous avons prise en quittant Wald - si tu prends le train à Freiburg, il faut le prendre en direction de Littenweiler). A Titisee (+/- 30/40 km de Freiburg) tu vas à Schluchsee, puis à Häusern - 4 km - St. Blasien.
A St. Blasien (c'est un village, mais plus grand que Wald) tu verras une église. Non, d'abord un ruisseau, il faut le traverser, puis tu passes devant l'église, tournes à gauche, puis c'est l'entrée du pensionnat. Tu entres ; à droite il y a une bonne sœur, tu lui demandes de téléphoner à Bert pour qu'il vienne te chercher. S'il n'est pas là, tu m'attends à l'entrée. D'accord.

Sur le trottoir, en face de l'école - cherchant son fils des yeux, l'homme regarde inquiet le flot des enfants s'égayer dans la rue. C'est Travis. Venu attendre son fils, Hunter, à la sortie de l'école. Nous sommes à Los Angeles, Californie, quelques jours plus tard, en fin d'après-midi. Soudain Hunter apparaît, immobile, sur l'autre trottoir avec un ami. Travis lui fait un signe de la main. Hunter et son ami rapprochent leurs deux têtes et palabrent à voix basse de l'autre côté de la rue. Puis les deux garçons courent vers la voiture de la mère d'Edward, qui démarre aussitôt.

Tu demandes à la sœur :
Können Sie bitte Bert V., 8 Abteilung, anrufen und ihm sagen, das er Besuch hat.
Bert sait un peu le français.

La route : Freiburg
Titisee
Schluchsee
Häusern
St. Blasien.

05.04.87 - dans l'après-midi, appelé F. pour lui annoncer mon crochet par Tübingen. Elle n'était pas vraiment ravie que j'aille retrouver une jeune femme dont elle n'avait jamais entendu parler. Et une demi-heure plus tard je raccrochai totalement découragé.

06.04.87 - j'ai rappelé D.K. ce matin à Tübingen. Hier, toute étonnée de m'entendre à l'autre bout du fil, elle m'avait demandé comment je l'avais retrouvée; et aujourd'hui elle s'étonnait encore et me demandait pourquoi je la rappelais. Alors j'essayai de lui expliquer que j'avais voulu lui laisser le temps de se ressaisir, de revenir sur sa décision. Non, dit-elle d'une façon douce, ferme et définitive. Je viendrai te chercher à la gare. Je te reconnaîtrai.
Et c'est un fait qu'après tout ce temps nous nous sommes reconnus sans la moindre hésitation.

Le voyageur avait emprunté le passage souterrain, il était remonté à la surface dans le hall de la gare. Autour de lui les gens s'embrassaient. Il s'était dirigé vers le couloir des consignes, puis il était revenu sur ses pas, avait tourné sur lui-même. Il n'y avait pratiquement plus personne autour de lui. Il avait ébauché un mouvement dans une direction opposée, était revenu sur sa décision, avait hésité un instant, puis il avait entr'aperçu, fugitive, Sa silhouette de l'autre côté de la porte vitrée.
Et maintenant ils étaient là, l'un en face de l'autre, immobiles, dans le hall de la petite gare Souabe.

Et dans la lettre qu'elle m'écrivit quelques jours plus tard, la dernière à pouvoir me joindre avant mon départ, elle m'avait dessiné, pour plus de sécurité, le plan du chemin que je devais parcourir seul et à pied entre le moment où je traverserais le ruisseau et celui où je franchirais l'entrée du pensionnat. Tout cela était si précis que je n'avais aucune chance de me perdre, du moins dans les 500 derniers mètres.

Et elle lui disait en le regardant droit dans les yeux : tu n'as absolument pas changé. Et c'était vrai pour lui également qui la regardait en retour, juste un peu plus mûre et c'est tout, se disait-il, à l'époque nous étions encore des enfants, nous sommes presque des adultes aujourd'hui, et pourtant nous sommes les mêmes. Mais il restait là, ne sachant comment dire ce qu'il ressentait... Il souriait doucement.

Dans le living-room, le lendemain matin. Il parcourt, absorbé, toutes sortes de revues. Carmelita, la bonne, nettoie les vitres derrière lui : - Que cherchez-vous là-dedans? - Je cherche " le " père. - Votre père? - Non, non, juste un père. N'importe quel père, pour voir... de quoi ça a l'air un père? - Il y a toutes sortes de pères, Señor Travis. - Mais je n'en ai besoin que d'un seul. - Et vous pensez le trouver là-dedans? - C'est que je ne sais pas où regarder sinon. - Oh, je vois. Vous voulez avoir l'air d'un père? - Oui. - Ahora, dites-moi. Voulez-vous être un père riche? - Non. - Pauvre? - Non. - Como puedes? - Entre les deux. - Non, non. Entre les deux, ça n'existe pas. - Alors riche. - Bon. Mais il vous faut vous souvenir d'une chose. Pour être un père riche, Señor Travis, il faut que vous regardiez le ciel, et jamais la terre. D'accord?

Sa petite valise à la main, le voyageur marchait un demi-pas derrière Doris K.; elle était obligée de se tourner pour lui parler, elle lui nommait tout ce qu'il voyait. Ils avaient pénétré dans un parc, étaient arrivés sur les bords du Neckar qu'ils avaient longé quelques mètres avant de le traverser, puis ils s'étaient enfoncés dans la vieille ville, jusque chez elle.

Et maintenant dans sa petite maison, l'un comme l'autre embarrassés derrière leurs tasses de thé, c'est lui qui, le premier, avait pris la parole. Il lui avait dit comment et pourquoi il avait été amené à relire ses lettres, comment et pourquoi il allait à Berlin, mais surtout pourquoi, après toutes ces années de silence, il était réapparu; pourquoi il était là aujourd'hui.
Puis ils avaient tenté de dire ce qu'ils avaient fait l'un et l'autre durant tout ce temps, mais il est impossible de communiquer à brûle-pourpoint ce que l'on est devenu à quelqu'un qui, même s'il n'a pas changé, est devenu, après plus de dix années, un autre malgré tout que celui (ou celle) que l'on a connu autrefois; alors ils s'étaient rabattus sur le présent, et le passé immédiat; et s'y cantonnant, avaient essayé de donner corps à leur entreprise, je veux dire de donner une épaisseur et une réalité à ces quelques heures qu'ils avaient devant eux...
En se levant, elle lui avait dit : je ne savais pas que tu pouvais tant parler. Et lui, le voyageur, se levant à son tour, s'était empêtré dans sa réponse, et finalement l'avait laissée inachevée...

Et l'après-midi même, il porte un costume trois pièces gris clair impeccablement coupé ainsi qu'un chapeau mou à larges bords gris clair également qu'il triture dans tous les sens, ravi de l'effet produit.
Et son fils sur l'autre trottoir ne peut réprimer un sourire.

Tandis qu'Edward, lui, semble plutôt méfiant,
et, se penchant vers Hunter, il l'interroge : Qui est ce type? Tu le connais? Et Hunter, peu attentif à son ami, lui répond : Oui. C'est le frère de mon père. Non... ils sont tous les deux frères... Non, ils sont tous les deux... tous les deux pères. Non... Oh, laisse tomber! Mais Edward, stupéfait, ne tient pas à laisser tomber : Mais... pères de qui? demande-t-il. Mon père, répond catégorique Hunter. Et Edward, de plus en plus abasourdi : Mais comment... comment peux-tu avoir deux pères? Et Hunter, agacé par ce chipotage, désirant - ne sachant sans doute pas très bien quels sont ses désirs - mais souhaitant néanmoins en finir une fois pour toutes, lui répond, assez sec : Un coup de chance, je suppose.

Ensuite. Ensuite, ils avaient marché dans la ville. S'étaient arrêtés dans une librairie pleine de recoins, puis s'étaient dirigés vers la maison du poète. Dire Monsieur le Bibliothécaire. Elle était fermée aux visiteurs depuis plus d'une heure. Sur la façade, un excité avait écrit à la bombe en vieil allemand dialectal, et dans la calligraphie voulue, que le poète jamais n'avait été fou. Hölderlin isch net feruckt gwä. Alors ils s'étaient assis sur les dernières marches de l'escalier de pierre, et ils étaient restés un long moment à regarder le Neckar. Doris K. était déçue, les cygnes sur le fleuve étaient absents ce jour-là; le voyageur, lui, regardait les canards sous les saules. Mais non, cela ne changerait rien, Doris K. ne voulait pas d'une transfiguration.

En fait nous parlions de nous retrouver à St. Blasien depuis bien avant que nous ayons eu l'occasion inattendue de nous retrouver à Freiburg, autant que je m'en souvienne nous en avions parlé dès le mois d'août à Paris, où, ignorant encore quel serait exactement son emploi du temps, nous échafaudions toutes sortes de projets...

Mais quand il lui eut dit qu'il était plus sensible au poète qu'à sa poésie, Doris K. fut déroutée. Elle lui demanda pourquoi. Et lui, ébauchant une réponse inaudible, balaya l'air de la main; et les douze années qui les séparaient d'eux-mêmes réapparurent instantanément - opaques et blanches. Alors ils se levèrent, et poursuivirent leur chemin vers le château.

Alors, le père et le fils se mettent en mouvement chacun sur son trottoir et ainsi rentrent à pied à la maison le père faisant le pitre et son fils l'imitant de l'autre côté de la rue.

Et dans sa lettre du 28 août, elle m'avait écrit que son idée était que nous nous rencontrions le 3 octobre (elle avait congé "du 3 à partir de midi jusqu'au 5 le soir") à St. Blasien, un village de la Forêt-Noire. "Il y a des huttes où l'on pourra dormir" disait-elle, avant de m'avouer, quelques lignes plus bas, l'avoir déjà fait...

Et là-haut, au château, ils avaient pris la résolution de se revoir plus longuement, et de s'accorder le temps d'une confrontation sur Hölderlin. Je vais y travailler sérieusement, avait dit le voyageur, je serai difficile à battre. Mais je ne suis pas une spécialiste, avait-elle répondu. Alors prépare-toi, avait-il dit.
En redescendant ils avaient parlé de Schiller, évidemment. La discussion s'était orientée sur Wallenstein. Te rappelles-tu combien tu pestais contre ce texte? Oui, mais j'ignorais te l'avoir écrit. Presque tous les jours pourtant, cela couvre des dizaines de pages...

Et dans sa lettre du 1er septembre, elle ajoutait : "Où seras-tu les 3 et 4 octobre (parce que nous avons là une occasion de nous revoir - n'importe où, mais pas trop loin de l'internat)."

Et dans celle du 4 sept., elle concluait : "Bon, on va donc se rencontrer quelque part en Allemagne le 3 octobre. Je pense que le mieux ce serait à St. Blasien (en Forêt-Noire). C'est à deux heures en voiture de l'internat - à 60 km de Freiburg, où nous pourrons aller un après-midi. C'est une ville agréable - je veux bien que tu la connaisses. Le paysage de St. Blasien est très beau - et nous serons relativement seuls. Mais je t'écrirai dans quelques jours où et quand nous nous rencontrerons (où cela veut dire à St. Blasien même ou peut-être à Freiburg parce que je ne suis pas sûre que tu puisses trouver seul ton chemin sans parler allemand)."

Et de Schiller ils étaient passés à cette espèce de rancœur qu'elle éprouvait autrefois à l'endroit de l'Allemagne. Ils s'étaient arrêtés et, accoudés à la rampe, regardaient le paysage. La ville à leurs pieds, et à l'arrière-plan, dans le lointain, la campagne. Elle lui disait ne plus penser sur ce point de la même façon. Et ils avaient parlé du Mouvement Alternatif, du changement qui s'opérait à travers lui dans la mentalité allemande. Elle lui avait demandé s'il connaissait Ernst Bloch?, il avait répondu par l'affirmative. Et dans la vieille ville, elle l'avait invité dans un endroit agréable, le Café Pfuderer. Ensuite ils avaient dîné, le plus vite possible car il était déjà tard, et le voyageur était épuisé. Mais c'est là, mangeant et bavardant de façon décousue, qu'ils avaient passé l'heure la plus détendue, la plus joyeuse même de leurs brèves retrouvailles.

Dans un fauteuil, Travis parcourt l'album de famille; Hunter vient le rejoindre, et s'installe sur le bras du fauteuil. Regardant l'image. Ils parlent de son père, qui est également son grand-père, qui s'appelait Travis lui aussi, et qui est mort maintenant. Contrechamp sur l'image du grand-père. Alors Hunter demande à son père s'il sent que son père est mort. Travis lui demande ce qu'il veut dire. Et Hunter lui explique Tu savais que c'était lui quand il se promenait et qu'il parlait. Et Travis Oui. Et Hunter Alors maintenant tu peux sentir qu'il est parti. Et Travis Oui, de temps en temps. Alors Hunter dit Je n'ai jamais senti que tu étais mort, j'ai toujours senti que tu te promenais et que tu parlais quelque part. Et Travis Vraiment? Et Hunter Je le sens pour Maman, aussi. Et Travis C'est vrai? Et Hunter Pas toi? Et Travis Si. Contre-champ sur l'album. Où l'on voit Travis jeune homme, Hunter à deux ans...

Et dans la petite maison ils avaient regardé un livre d'images sur Franz Kafka. Elle était contente de lui montrer ce livre, Kafka avait été, douze ans plus tôt, leur horizon commun.
Ils étaient assis. N'étaient pas l'un en face de l'autre, mais parlaient à tour de rôle, la tête légèrement inclinée, attentifs à ce que disait l'autre. Au détour d'une phrase, parfois, ils échangeaient un regard. Comme un signe de ponctuation tacite.
Tard dans la nuit, elle lui avait dit : ta parole non plus n'a pas changé, tu parles comme tu écris, tu dis une chose et il faut décliner tout le reste.

La route - l'après-midi d'un jour d'hiver. Sur la N4 à moins de 200 km de Paris, en direction de l'Est. Un camion s'arrête. Le chauffeur, un type d'une trentaine d'années, me dit clairement que je suis complètement givré d'avoir rendez-vous demain à 3 heures en Allemagne alors que je voyage en stop. Je lui réponds que je n'ai jamais eu aucun retard. Et comme après tout ce n'est pas son problème, il hausse les épaules, et nous parlons d'autre chose.

5 h 30, le réveil sonnait. Le voyageur se sentait reposé, son train était à 7 h 49. Il avait tourné la tête et l'avait aperçue dans l'ombre, se déplaçant silencieusement. Ils avaient peu parlé. Et par monosyllabes uniquement. Car il était très tôt. Beaucoup trop tôt, et il devait partir.
Sur le chemin qui menait à la gare, il avait pris des photos de la ville, sans s'arrêter ni cadrer, c'était comme un long déchirement silencieux.

Et sur le quai il lui avait dit Je reviendrai au début de l'été ou cet automne, et nous reparlerons d'Hölderlin. Elle n'avait rien répondu. Elle s'était même éclipsée avant que le train ne s'en aille.

07.04.87 - F. m'a réveillé vers 11 heures. Elle était inquiète, mais n'osait rien me dire. Finalement elle m'interrogea : comment vas-tu faire à Berlin? Est-ce que quelqu'un t'attend? - Oui je l'espère. J'aurai ce soir la réponse. Et comme nous nous étions tus l'un et l'autre un moment, elle demanda : tu es toujours là? - Oui. (en réalité j'étais en train de me rendormir). - Ecoute, me dit-elle, ne pourrions-nous pas déjeuner ensemble? - Si tu veux. Mais viens, toi, dans mon quartier. Retrouvons-nous au Rostand, d'accord? - A midi et demi? - Oui.

Freeway junction interstate 5 / Highway 14, Californie. La camionnette est garée sur le bas-côté, sous un gigantesque échangeur. Ils sont à l'arrière et pique-niquent au soleil.
- Et Maman, où est-elle allée? - Je ne sais pas. Mais maintenant, elle est quelque part à Houston. - C'est là qu'il y a le centre spatial! - Oui. C'est de ça dont je voulais te parler, il faut que je m'en aille maintenant. - Pourquoi? - Parce que je veux la retrouver. - Et moi? Tu viens juste de me retrouver, moi! Je peux venir? - Et Walt? Et Anne? - Tu veux dire qu'on ne reviendrait jamais? - Si, mais je ne sais pas quand. - Je veux venir. Je veux la retrouver aussi. Quand part-on? - Maintenant. - Alors allons-y, let's go!

J'arrivai en retard, bien entendu.F. lisait le journal d'hier soir. Je la regardai un instant, puis m'approchai. Elle leva les yeux vers moi, me sourit et me demanda comment j'allais. Elle était radieuse. J'étais stupéfait, son visage ne disait rien de l'inquiétude que j'avais entendue une heure plus tôt. Je ne posai aucune question, elle ne m'interrogea pas non plus sur Tübingen, et le déjeuner fut vraiment agréable.

Le voyageur regagna sa place, près de la vitre, dans le sens de la marche; il sortit un livre ainsi que ses lunettes de soleil. Le voyage serait long; il lui faudrait changer à Stuttgart (8 h 50), Mannheim (10 h 28), puis à Hannover (14 h 39), ensuite il passerait la frontière à Helmstedt (15 h 55) avant d'arriver à Berlin Friedrichstrasse à 19 h 24, près de douze heures plus tard.

Je faisais toujours de grands discours après ton départ.
Je te parlais tout le temps, même si j'étais seule.
Pendant des mois, j'ai marché en te parlant.
Maintenant, je ne sais pas quoi dire...
C'était plus facile quand je t'imaginais.
J'imaginais même que tu répondais.
On avait de grandes conversations.
C'était presque comme si tu étais là.
Je pouvais t'entendre, te voir, sentir ton odeur.
Je pouvais entendre ta voix.
Il y eut des moments où c'est ta voix qui me réveillait.
Elle me réveillait au milieu de la nuit
Juste comme si tu étais dans la chambre avec moi.
Et puis... ça s'est effacé lentement.
Je ne pouvais plus me représenter comment tu étais.
J'ai essayé de te parler tout haut comme avant,
Mais il n'y avait plus rien.
Je ne pouvais plus t'entendre.
Et alors j'ai abandonné.
Tout s'est arrêté.
Et alors tu... as disparu.
Maintenant je travaille ici.
J'entends ta voix tout le temps.
Chaque homme a ta voix.

Le voyageur avait gardé son livre fermé, et restait retranché derrière ses lunettes de soleil... Ce n'était pas facile d'intégrer une aventure pareille. Il demeurait obstinément stupéfait.

08.04.87 - il n'y avait qu'un message sur mon répondeur : "C'est F., rappelle-moi". Il était tard, mais je savais qu'elle attendrait toute la nuit s'il le fallait, alors j'ai rappelé. - Je voudrais que tu me lises une histoire. - Comme ça, maintenant? - Oui. Alors j'ai choisi une histoire pas trop longue, mais avant la fin elle s'était endormie. Je n'ai pas osé interrompre son sommeil, et j'ai poursuivi la lecture. Quand j'ai eu fini, j'ai attendu un moment en silence - je l'entendais se retourner sur l'oreiller -, puis doucement l'ai appelée. - Je me suis endormie, tu sais. - Je sais, oui. - Mais c'est une belle histoire, et riant doucement elle ajouta, pourrais-tu relire la fin? Je savais à quel moment du texte elle s'était assoupie, mais j'ignorais l'endroit où son écoute avait décroché, nous avons donc tâtonné un moment, puis j'ai repris presque en milieu de phrase. - C'est vraiment une belle histoire. - Oui, oui. Mais dors maintenant. Et nous avons raccroché.

Dans la soirée une Bentley s'arrête. Sans heurt, sans secousse, sans rien, nous traversons la nuit. Tout est calme. L'homme se tourne vers moi, il veut me parler. Il sourit, c'est une façon de dire, il voudrait que moi je lui parle. Il a un fils. Un fils de mon âge qui souvent, lui aussi, disparaît sur la route. Une semaine, un mois, parfois même plus. Alors il voudrait que je lui explique. Il voudrait comprendre. Il voudrait savoir pourquoi nous nous comportons ainsi? Mais que puis-je lui expliquer? Il n'y a rien à expliquer, je ne suis même pas son fils. Pourtant je comprends cet homme. Et je voudrais lui dire. Mais que puis-je lui dire? Que nos raisons nous sont obscures à nous-mêmes? Et comment lui expliquer que quelque chose d'indéfinissable nous pousse sur la route, nous met en mouvement, vers un but que nous ignorons. Que nous sommes des voyageurs sans raison apparente, et sans destination. Je ne peux vraiment pas lui dire ça. Pas comme ça. Je ne peux pas non plus lui dire que ce n'est pas avec moi qu'il devrait parler, mais avec son fils. Sans doute le sait-il lui-même, sans doute a-t-il déjà essayé, sans résultat. Et que peut faire un père qui cherche à comprendre son fils, quand le fils rejette le père? Rien. Sinon parler avec un autre jeune homme, ramassé lui aussi sur la route. Alors j'essaie de lui raconter. Si je ne peux rien expliquer, et s'il n'y a rien à comprendre, je peux toujours raconter. Ou du moins essayer. Je lui raconte donc tout. Il m'écoute. M'interroge longuement. Je réponds comme je peux. Je reprends ma narration et la tourne autrement, la tourne et la retourne jusqu'à ce que nous arrivions à Kehl. Mais, malgré mes efforts, malgré tous ces tours et détours, je sais, au moment où nous nous disons au revoir, qu'il m'en veut un peu. Ma langue n'ayant pu faire comprendre ce qu'elle ne pouvait expliquer. Et refermant la portière, je m'en veux moi aussi de mon impuissance... J'aurais voulu que jamais cette voiture ne disparaisse dans la nuit...

Sur le parking d'un restoroute - la voiture se gare devant une cabine téléphonique. Hunter et Travis descendent lentement de l'auto. C'est la nuit, verte et violette, et rouge également. Il faudrait montrer ces deux corps - et leur relation spatiale - dans cette lumière de la nuit des autoroutes. Il faudrait dire comment Travis demande à Hunter d'appeler en P.C.V. ses parents, et dire également comment Hunter demande à son père, pourquoi lui justement. Il faudrait aussi montrer comment le père, s'adressant à son fils, se penche vers lui une pièce de monnaie à la main, puis comment il s'installe dans cette drôle de posture, les mains sur les genoux, les jambes légèrement fléchies, tandis qu'Hunter s'éloigne vers la cabine verte; mais il faudrait alors montrer simultanément comment Hunter se résout à obtempérer, et du haut de son mètre quarante, imite Travis hyper décontracté en se penchant en avant avec un humour et...

09.04.87 - passé la journée entre la gare de l'Est et la gare du Nord. Impossible d'obtenir une réservation pour mon retour, l'ordinateur n'était pas connecté...

Poste Frontière de Kehl - de nouveau sur le trottoir, la nuit. De temps en temps un douanier sort sur le pas de la porte et s'assure que je suis toujours là. Au petit matin, fatigué d'attendre, je saute dans la première voiture qui se présente. Elle ne va que jusqu'à l'accès de l'autoroute. Jamais je n'aurais dû prendre cette voiture.

Le voyageur fut assez dérouté par cette ville, et sa première réaction fut de ne pas en avoir justement. Il resta circonspect. A ceux qui lui demandaient son impression, il répondait par l'émotion qu'il avait ressentie devant Tübingen. Ce qui lui valut, une fois, la réplique assez sèche : " Mais que faites-vous alors à Berlin? " Et à vrai dire il ne le savait pas vraiment. Il avait eu l'idée de venir - ou plus exactement l'idée lui était venue que c'était là qu'il devait aller -, il était donc venu, et maintenant qu'il était là, il s'interrogeait sur les raisons de sa présence dans cette ville.

Sa visite n'était pas sans objet, mais il ignorait quel pouvait être cet objet.
En attendant il marchait.
Il arpentait cette immense ville à la recherche de son but - et, marchant d'un pas vif, se demandait comment on pouvait ignorer quel était son but quand on en avait un, et que l'on savait en avoir un? C'était une question difficile. Alors il s'était assis sur un muret de marbre rose et s'était contenté de noter dans son carnet que 1) Le ciel au-dessus de Berlin était d'un bleu plutôt gris en dépit d'une grande luminosité, et que 2) La ville était encore en chantier, était - du moins était-ce son impression - éternellement en chantier, et donc que 3) La seule chose à voir dans ce ciel berlinois c'était le nombre considérable de grues qui s'élevaient au-dessus des travaux.

Dans la voiture. Travis, le bras droit passé autour des épaules de son fils, perçoit le poids du corps endormi. Et - comme pour en confirmer le fait - passe la main dans les cheveux blonds, sur le visage et, tout doucement, sur les yeux clos d'Hunter, en dégageant son bras.

A l'entrée de l'autoroute, il commence à pleuvoir. La voiture m'ayant laissé à un très mauvais emplacement, j'avance sur la bretelle à la recherche d'un endroit correct. Et quand enfin j'arrive sur l'autoroute plate et rectiligne, je suis trempé et désemparé. N'ayant vu, depuis l'accès de l'autoroute, aucune signalisation, je n'ai pas l'impression d'être là où je suis. Je pourrais être n'importe où. Alors je cours m'abriter sous le premier pont venu. Dans de telles conditions le temps passe vite, beaucoup trop vite. Je regarde ma montre toutes les 30 secondes, je compte le temps qu'il me reste, et les kilomètres. Le total est positif, je me tranquillise. Mais bientôt le froid, la faim et la pluie conjugués me disent que je ne suis pas sur la bonne voie. Cela est impossible, je le sais. Pourtant je suis bel et bien perdu. A des dizaines de kilomètres d'où je devrais être. Et même si je suis bien là où je devrais être, et où je suis effectivement, comme quelque chose en moi persiste à le croire, je suis alors beaucoup trop loin sur la route pour être à l'heure à St. Blasien.

Et le lendemain de son arrivée, marchant dans la longue Kurfürstenstrasse, il ne pouvait s'empêcher de penser que Berlin était comme la rencontre entre certains coins de la banlieue parisienne et certains autres de Londres. Et quand l'homme avec lequel il avait rendez-vous lui avait dit en éclatant de rire, vous avez raison. Vous avez raison, Berlin n'est au fond qu'une immense banlieue. L'étrange impression qu'il ressentait ne fit que croître.

Ensuite, je ne me souviens de rien, mais j'étais à l'heure - ou à peu près - à St. Blasien. Quelques images fugitives. Une première image, dans cette chambre de pensionnat où nous sommes surpris par un surveillant au moment où nous nous couchons. Une deuxième, dans la forêt, découvrant en pleine nuit ces huttes pour moi mythiques, mais ce jour-là inondées. Et une troisième, dans les rues de St. Blasien, nous arrêtant devant un hôtel, hésitant avant de sonner. Une femme ensommeillée passe la tête par la porte entrebâillée; D. K. parlemente, et la femme s'efface pour nous laisser entrer. Nous n'avons que de l'argent français, cela n'a aucune importance nous réglerons ça demain matin, en attendant nous prenons quelque chose de chaud et allons nous coucher.

La veille au soir, le voyageur l'avait appelé. L'homme lui avait dit connaître effectivement certains des lieux qu'il recherchait; ils étaient donc convenus de se retrouver le lendemain en fin de matinée au Café Einstein, d'y prendre un petit-déjeuner, et d'aller voir ensuite ceux de ces endroits qui, à pied, n'étaient pas trop éloignés.

La différence entre les anges et le voyageur, c'est que les premiers errent sans but dans la ville alors que le second s'y perd.
Le temps avait passé sans qu'ils s'en rendent compte, ils avaient parlé de tout, sauf de ce qui l'avait amené ici, et maintenant, marchant seul à la dérive dans les rues, il avait conscience de s'être égaré dans la conversation.
Et du côté du Zoologischer Garten, se demandant ce qu'il allait bien pouvoir faire maintenant qu'il avait perdu son unique guide, il prenait plaisir à se mêler à la foule. Ainsi, tel un ange, je peux voir sans être vu, se disait-il. Et il regardait la ville et le ciel au-dessus de la ville.

Le lendemain matin à la première heure nous sommes dans le bureau du proviseur, les parents de Doris sont là également. Souvenir d'un monsieur hautain et antipathique en costume sombre. En ma qualité d'étranger, il m'ignore, et semble prendre plaisir à garder, seule, Doris sous le coup de l'accusation.

La Texas Commerce Motor Bank à Houston, Texas - Hunter s'est endormi au soleil. Il est étendu sur le mur qui découpe l'image (horizontalement dans le bas, verticalement sur la droite) telle une fenêtre ouverte sur un paysage urbain en perspective, avec à l'arrière-plan des buildings beiges et d'autres gris puis bleu-ciel métallisés et enfin pastels. Un hélicoptère passe invisible sur la ville. Hunter se réveille, cherche l'appareil dans le ciel, rencontre le soleil et détourne les yeux, ébloui. Il regarde la voiture rouge garée à côté de lui. Il regarde la jeune femme au volant. Nastassja Kinski, blonde, de 3/4 dos. Il la regarde mais ne peut voir son visage. Il regarde, fasciné, la voiture s'éloigner. Il se lève lentement. La voiture s'engage dans la rue. Alors Hunter se met à parler frénétiquement dans son talkie-walkie.

C'est une histoire d'anges oubliés de Dieu dans les ruines de la ville. D'anges déchus, donc. Et de messagers n'ayant plus de message à porter.
Il avait lu également dans la presse que ces anges étaient des anges gardiens au chômage qui traînaient dans la ville depuis la fin de la guerre. Peut-être, s'était-il dit alors qu'il regardait le no man's land par-dessus le mur, peut-être resteront-ils là tant qu'il y aura des chantiers et des ruines, et des terrains vagues... mais seuls des yeux d'enfants peuvent encore parfois les voir, et il regrettait de ne plus être un enfant.

La dernière image : nous sommes tous les quatre dans un site touristique de la Forêt-Noire, tranquillement installés à la terrasse d'un café ensoleillé.

Il court sur le mur, hurlant dans le talkie-walkie. Papa, réveille-toi! Réveille-toi, elle quitte la banque! Réveille-toi! Et Travis endormi dans la voiture se réveille à l'autre bout de la banque. Oui, quoi?... Où?... Quoi?... J'arrive.

En fin d'après-midi, fatigué, il avait atteint Schiller-Park, où il s'était reposé sous l'œil attentif du Maître.
Assis sur son banc, il réfléchissait. Il comprenait une poésie de l'inversion des termes, il comprenait également l'inversion des séquences propositionnelles, ainsi que la recherche d'une mesure syntaxique; d'autre part, il comprenait qu'une poésie soit celle des idées plutôt que celle des choses, mais à la condition que les idées soient des concepts, c'est-à-dire des représentations abstraites... Et c'est peut-être là, se disait-il à mi-voix, que je reste étranger à la poésie d'Hölderlin.
Ainsi argumentait-il librement aux pieds de Schiller, le Maître incontesté. Il s'était levé et, marchant de long en large sur cette étroite terrasse d'un jardin à la française, poursuivait son monologue. Il s'était arrêté, s'était tourné vers lui, et sur le ton du reproche l'avait brutalement apostrophé : Bien entendu je mesure ses efforts pour sortir du modèle grec, mais c'est exactement la raison pour laquelle je me sens si proche de lui et si éloigné de sa poésie. Parce que...
Mais Schiller restait de marbre.

- Elle est partie par là! - Par où est-elle partie? Tu es certain que c'est elle? Par là!

Additif à la correspondance de Doris K. - Tübingen, samedi 23 mai 1987:
" J'attends plusieurs heures dans le Collège, je suis dans la chambre d'un ami (peut-être celle de Bert). Finalement B. arrive - complètement crevé, pâle. Il n'a pas dormi depuis je ne sais combien de temps. Je le laisse dormir.
Après, je ne sais plus ce que nous avons fait. Je suppose que nous nous sommes promenés. Dans la journée, un ami m'a proposé de nous prêter sa chambre (nous avions l'intention de dormir dans une hutte dans la forêt) - J'en suis ravie. "

- Attends, attends! Il y a deux voitures maintenant. Laquelle est-ce? - Celle de droite... Non, celle de gauche. - Tu en es sûr? Mais comment pourrait-il en être sûr, les deux voitures sont identiques. - Oui. Celle de gauche. - Bien.

Le troisième jour le voyageur retrouva son rythme, il ne parla à personne, et reprit cette marche silencieuse et anonyme qui lui était si coutumière. Berlin est une ville mystérieuse. Elle est plutôt laide et n'a aucun charme, mais il est agréable de s'y promener. Il traversa de nombreux chantiers et des terrains vagues, longea des quais déserts et de longs murs aveugles derrière lesquels s'abritaient des entreprises de transport, coupa par le bois, retomba sur une autoroute urbaine, parcourut des rues abandonnées et vides, et d'autres animées et lumineuses. Il ne s'égara pas ce jour-là.

" Le soir, on essaie d'entrer dans cette chambre en cachette. On ferme à clef, on éteint la lumière et, dans le noir, nous nous apprêtons à nous coucher quand on frappe à la porte. C'est l'un des surveillants du Collège, qui finalement entre avec son passe et nous demande qui nous sommes... Je suis gelée de peur... C'est l'une des plus grandes catastrophes de mon adolescence. Complètement choqués, nous partons, et allons dans une pension. "

Nordheim, Texas, le lendemain matin. La Ford Ranchero descend la Grand'Rue, s'arrête à la jonction avec la route principale. Travis hésite. Contre-champ. Un panneau indique Houston à gauche (128 km) et San Antonio à droite (115 km).
Profondément engoncé dans son siège, les baskets sur le tableau de bord, Hunter, sans même lever les yeux de ses comics, dit, à gauche, papa...
La voiture tourne et s'éloigne une nouvelle fois en direction de Houston, Texas.

" Le lendemain, avant le petit-déjeuner, je file au collège pour que l'on me prête de l'argent (ou pour changer de l'argent français en D-Mark) afin de payer l'hôtel.
Nous sommes convoqués chez le directeur qui me questionne et me fait la morale. Mes parents sont là également. Ils viennent l'après-midi. Ne me font aucun reproche, et nous conduisent à Wald, où, de toute façon, je devais rentrer ce dimanche-là. "

Berlin, un lieu historique de la vérité.
Et quand enfin le voyageur arrive un peu par hasard gare d'Anhalt, il est déjà trop tard. Il ne reste plus qu'un pan de mur soutenu par un échafaudage. Le terrain vague lui-même est bouclé, un immense grillage le clôture, et sur le terrain se dresse, devant la porte de la gare, la structure métallique d'une architecture à venir encore non identifiable. L'Imbiss a été rejetée dans un angle au milieu d'un monticule de gravats, tandis que le bunker abandonné à son indestructibilité se reflète dans une immense flaque d'eau longitudinale au milieu du terrain.
Derrière la porte d'entrée du chantier, le voyageur s'accroupit sur ses talons, et, par l'interstice entre les deux battants, cadre frontalement le monstre impassible, gris-vert et ocre, ne lui laissant qu'un filet de ciel bleu pâle, presque blanc, alors que s'étend entre eux, sur toute la surface inférieure de l'image, un magma de terre et de sable virant au gris. Clic-clac.

" B. reste encore quelques jours dans une pension à Walbertsweiler, près de Wald. Et chaque fois que je quitte l'internat pour aller le retrouver, je crève de peur d'être découvert par les sœurs ".

De mon retour, je ne me souviens que d'une chose : je viens de passer Nancy et suis de nouveau sur l'autoroute, c'est la nuit. Un camion me prend jusqu'à Paris. Toutes les portes du sud de la ville sont fermées, et nous nous retrouvons sur l'autoroute de Lyon. Passant sous le RER je reconnais l'immense statue et demande à m'arrêter. A quelques centaines de mètres il y a un poste de police que j'essaie d'éviter en me dirigeant vers la voie ferrée, mais c'est inutile, deux CRS m'interpellent immédiatement. Alors j'explique que les portes de la ville étaient fermées pour travaux, que j'ai reconnu la statue et que j'habite là, indiquant du doigt la direction. Nous parlementons plus de vingt minutes, mais une heure plus tard je suis chez mes parents.

10.04.87 - je n'ai pas appelé F. ce matin, mais lui ai posté une carte postale de la gare. le train est parti à 7 h 52, est passé par Nancy (10 h 29), Strasbourg (11 h 42) et Kehl enfin (à 12 h 03) où brusquement j'ai réalisé que je faisais un voyage dans le temps, que je pénétrais dans un espace oublié de ma mémoire, et que je ne pouvais plus rien faire maintenant pour arrêter, ou même seulement ralentir (freiner) le déroulement implacable de ce retour...

Je me suis toujours demandé pourquoi, alors que cet homme avait retrouvé sa femme (avec l'aide de son fils il est vrai), lui avait rendu visite une première fois dans le peep-show, était reparti un peu plus tard en pleurant sans lui dire qu'il partait, ni même qui il était, mais finalement, après une nuit sombre à Nordheim, était revenu (toujours sous la conduite de son fils), et cette fois lui avait raconté son histoire et ainsi s'était fait connaître, lui avait même donné rendez-vous dans cette chambre d'hôtel où il ne serait pas mais où elle retrouverait son fils, Hunter, qui l'attendait; je me suis toujours demandé pourquoi, quand, le soir venu, Jane s'était rendue au Meridian Hôtel, chambre 1520, et avait retrouvé Hunter après quatre longues années d'absence et de silence, pourquoi, et surtout comment n'avait-elle pas eu le sentiment qu'à cet instant lui, Travis, n'était pas loin, qu'il était même là, sur le parking de l'hôtel, attendant que la rencontre entre sa femme et son fils soit advenue, pourquoi n'avait-elle pas eu l'idée de s'approcher de la fenêtre et, sans plus rien ajouter, de lui faire (de loin déjà) un signe de main. Juste un signe de la main.

Ensuite, je ne suis plus jamais retourné en Allemagne. Notre rencontre suivante eut lieu à Paris, mais plus rien alors ne fut comme avant.

Bruno Cany

« Doris K. & W. Wenders, journal d'Allemagne » by Bruno Cany.
In « Wim Wenders » Ed. Camera/Stylo, Ramsay Poche Cinema.

Bruno Cany

DORIS K. & W. WENDERS

Journal d'Allemagne

Point de vue d'un oiseau, dans le lointain
un homme traverse le désert en diagonale.
Derrière lui un faucon se pose sur un pic.
L'homme s'arrête. Regarde le rapace.

Au sortir du désert, où son frère est venu le repêcher alors qu'il errait seul d'un pas d'automate, un homme retrouve son fils; et avec lui, part à la recherche de sa femme. C'est l'histoire d'un homme qui a aimé une femme, et de cette femme qui a aimé cet homme. C'était il y a longtemps. A une époque qui est comme une plaie dans la mémoire. Mais aujourd'hui, l'homme et l'enfant, le père et le fils, traversent en voiture une partie du pays et retrouvent la femme, la mère, dans une espèce de peep-show déréalisé. L'homme et la femme, en ce lieu imaginaire, se racontent alors, à travers un miroir sans tain, en de longs monologues. Puis l'homme organise un rendez-vous, dont il sera absent, mais durant lequel l'enfant retrouvera sa mère et la mère son fils; puis il disparaît de nouveau...

01.04.87 - appelé F. ce matin vers 11 heures pour lui annoncer ma décision de partir pour l'Allemagne. Où vas-tu? m'a-t-elle demandé surprise. N'en ayant pas la moindre idée, j'ai répondu que je n'en savais rien, puis j'ai ajouté, comme pour préciser ma pensée, N'importe où. Je l'entendais hésiter à l'autre bout du fil. Est-ce que tu pars vraiment? - j'ai dit Oui - Ce n'est pas un poisson d'avril? - j'ai dit Non; alors elle s'est tue, longuement, j'entendais toujours l'hésitation dans sa respiration. Et quand pars-tu? m'a-t-elle brusquement demandé. Pris au dépourvu j'ai répondu par un haussement d'épaules, avant d'ajouter que je ne le savais pas. Je ne te crois pas, m'a-t-elle alors rétorqué d'une voix un peu rauque. Non, je ne te crois pas. Tu ne partiras pas. Et nous sommes restés là, comme suspendus, immobiles, chacun à l'une des extrémités de la ligne. Puis je lui ai demandé si elle ne désirait pas une cigarette, et nous avons fumé un moment en silence. Tu sais, lui ai-je alors dit, j'ai fait un rêve cette nuit (je n'entendais plus sa respiration) je faisais un voyage en Allemagne... pas un vrai voyage, plutôt un aller et retour... mais je devais franchir cette frontière, il fallait que je la franchisse... Et c'est pour cette raison que tu pars? J'ai dit Oui.

Harry Dean Stanton, cinquante-sept ans, apparaît catatonique en plein désert, une bouteille à la main.
Qu'il s'agisse d'une histoire de marche ne fait aucun doute, et bien qu'il soit difficile dès à présent d'en dire davantage, comment ne pas remarquer que la question posée est celle de la démarche. Et de la définition de cette démarche.
Il jette la bouteille vide. S'éloigne. Le corps raide, roide, les bras se balançant à contretemps et les jambes, longues et dégingandées, parcourant les distances sans effort apparent, en un mouvement mécanique et régulier.
C'est un sentiment géographique des choses, et sa définition ne peut être qu'indéfinie dans l'espace, et intransitive dans le temps.

L'homme porte un costume
mexicain gris à fines rayures blanches,
une casquette de baseball rouge,
des sandales entourées de charpie.
Il marche depuis longtemps déjà.

02.04.87 - passé une partie de l'après-midi à fouiller dans mon coffre à la recherche d'une carte de l'Allemagne, mais n' ai rien trouvé. Pas même le souvenir d'un vieux billet de train. C'était assez décevant.
J'ai remis néanmoins la main sur la correspondance de Doris K. Une centaine de lettres - plus de 300 pages 21 x 29 écrites recto/verso - auxquelles s'ajoutent quelques cartes postales ainsi que plusieurs photographies en noir & blanc de qualité médiocre. L'ensemble couvrant pour l'essentiel tout juste une année : d'août 75 à septembre 76; la dernière lettre étant une brève chronologie des douze derniers mois justement...

Sous sa casquette de baseball, l'homme regarde s'étendre devant lui le désert; sa barbe est hirsute et grise de poussière, ses traits tirés, ses yeux battus, et l'expression d'ensemble d'une indescriptible tristesse.
C'est l'une des premières images du film, c'est même la première image arrêtée. La caméra partie de haut dans le ciel n'a cessé, tout en plongeant vers le sol, de tournoyer dans l'air; pour finalement, après un bref contre-champ sur l'oiseau, se poser sur le sable surchauffé du désert, en légère contre-plongée, face à l'homme.
Le cadre est fixe tandis que l'homme et le désert sont immobiles.

02.04.87 - un peu hésité bien entendu à rouvrir ce dossier et à y mettre mon nez. Après le dîner pourtant je me suis installé confortablement et, pour la première fois depuis cette année-là, j'ai entrepris de lire ce que jamais je n' avais osé relire.

La nuit - quelque part sur la route de Strasbourg, il est 11 heures. Je suis sur le trottoir à la sortie d'un village. Une voiture de police s'avance au ralenti. Un flic à la moustache brune en descend, et vérifiant mes papiers me demande ce que je fais dans la vie, je réponds que je suis chômeur, il me dévisage longuement et sans me quitter des yeux me demande si je vais à Strasbourg chercher du travail, je lui réponds que non, je vais en Allemagne retrouver une amie, il me fixe encore un instant, me rend mes papiers, et remontant dans la voiture me dit en souriant des yeux: alors, ça n'est plus de mon ressort. Et la voiture disparaît dans la nuit.
Je me suis demandé où ils pouvaient bien aller... Par là, il n'y avait plus rien... la campagne, la nuit, et c'était tout.

Très tôt le matin, une voiture me prend au poste frontière de Kehl, où j'ai passé le reste de la nuit à attendre assis sur le bord du trottoir. Le type vient de Strasbourg et va travailler à Freiburg. Quelques minutes plus tard, il me laisse sur une immense place pratiquement déserte, et m'indique la Schwarzwaldstrasse. C'est aujourd'hui samedi 20 septembre 1975, je suis parti la veille de Paris vers 16 heures, et il est maintenant 8 h. du matin.

Le 6 septembre Doris K. m'avait écrit, elle me disait avoir des nouvelles formidables, et la première de ces nouvelles était qu'elle me demandait si je pouvais la retrouver à Freiburg le 20 sept. pour environ 25 heures; et à la fin de sa lettre, elle ajoutait :

"Pour aller à FREIBURG:
chercher sur la carte à (environ) 80 km de Strasbourg
de Paris : prendre la route de Nancy - Strasbourg,
traverser Strasbourg (frontière) > Kehl > autoroute de Basel, la suivre jusqu'à Freiburg.
A Freiburg le mieux c'est de prendre un taxi (c'est trop compliqué par le tram)".
Suivait l'adresse, ainsi que plusieurs autres recommandations et indications diverses, et en dernier recours, elle avait ajouté ce qui en Allemagne devait être mon sésame, mais dont je n'eus finalement aucun besoin : Nach Freiburg, bitte.

Il faut dire et redire que : tout commence par un homme marche dans le désert, et que nous n'en sortirons pas. Cette séquence initiale, préliminaire, colle à la peau du récit; elle l'imprègne de son espace tout autant que de son silence; elle l'imprègne de ce quelque chose que l'on nomme innommable, justement.

Nous avions rendez-vous au 147 de la Schwarzwaldstrasse à 15 heures. Nous devions passer là le week-end, dans un petit studio que nous prêtait une amie de la sœur de sa meilleure amie. Pour une raison que j'ai aujourd'hui oubliée, cela était tombé à l'eau au dernier moment. Nous étions néanmoins convenus de garder notre point de jonction :n'avions-nous pas, nous étions-nous dit, 25 heures pour trouver une solution.

Sortant du désert sans cravate, col ouvert, l'homme, le front plissé, regarde sur sa droite un point indéfini et abstrait, hors de vue, un point de fixation mentale situé bien au-delà du champ de toute perception visuelle. Nous sommes à la périphérie du désert, sur la route 18, north of fort Stockton, Texas. Et l'homme se détourne sans un mot, avec cette lente et indéchiffrable impassibilité - cette indéfinissable indifférence - pour fixer, au terme de sa rotation, le point d'intersection entre le fil électrique en perspective et la ligne d'horizon placée haut dans l'image, exactement comme si, là-bas, bien au-delà de ce que peut voir et même imaginer notre œil, quelque chose d'innommable et d'indéfini (d'indéchiffrable) avait rendez-vous avec lui.

03.04.87 - retrouvé au dos de l'une des enveloppes, l'adresse de ses parents.

Je n'ai que peu de souvenirs de ce qui a suivi. Quelques images indistinctes de cette maison de la Schwarzwaldstrasse : extérieur et intérieur. Et dans une rue déserte, du dernier tram. D'autres de Wald : celle d'un grand escalier de bois et celle de sa chambre, où je reste mal à l'aise tout le temps où nous y sommes : trop d'images de moi sont agrafées au mur. D'autres encore, plus nombreuses et plus agréables, quoique plus diffuses, et qui ont pour cadre cette auberge (et la route qui y mène en fin d'après-midi) où nous avons trouvé refuge, à quelques kilomètres à peine de son école; la dernière image néanmoins est pénible : c'est le dimanche soir, et je suis seul dans la salle des repas au milieu d'un banquet.

04.04.87 - décidé que ce serait Berlin, le week-end prochain. Impossible de comprendre comment fut prise cette résolution; elle m'est apparue comme un fait acquis, et je ne l'ai pas discutée. J'ai appelé F. immédiatement. Ensuite je me suis remis à la lecture de la correspondance, et le soir l'ai achevée.

Au commencement donc, un homme arpente le désert Mojave; et tout le film porte sur le retour de cet homme à la vie civile. Mais, après avoir été retrouvé par son frère et sorti (extirpé) du désert dans lequel il s'était immergé, après avoir retrouvé l'usage de la parole, après avoir retrouvé son fils, après être redevenu père, puis être parti à la recherche de sa femme et l'avoir retrouvée, après avoir rassemblé sa femme et son fils, la mère et l'enfant, dans une même ligne de fuite, après tout cela, l'homme choisit malgré tout (c'est-à-dire malgré lui) de disparaître de nouveau...
Où va-t-il? Nul ne le sait. Nul ne le saura jamais. Mais il reviendra, cela est probable. Du moins possible. Voire logique. Un jour peut-être... Et même s'il ne revenait pas, cela ne changerait plus rien maintenant. Car, d'un moment à l'autre, il peut toujours revenir...
Mais encore une fois, qu'il revienne ou qu'il ne revienne pas, où va-t-il maintenant? D'une certaine façon, on peut dire qu'il repart pour ce désert Mojave d'où on l'avait extirpé, non pas vraiment contre son gré mais plutôt comme malgré lui, bien qu'à présent il doive, si un jour il le doit, en revenir seul, c'est-à-dire de lui-même.

Le lendemain matin à l'aube, Doris K., qui s'est éclipsée de son internat, me réveille. Nous prenons ensemble le petit-déjeuner; puis elle m'accompagne à la sortie du village.
Un quart d'heure plus tard une voiture m'embarque pour Kehl.
Et tandis qu'elle poursuit vers le nord, je passe à pied la frontière. Une espèce de no man's land où personne ne pense à me demander ce que je fabrique là. Du côté allemand, les douaniers s'arrêtent, s'approchent derrière les vitres et, les mains dans les poches, me regardent; du côté français, à peine un coup d'œil de derrière le bureau. Et je passe sans un mot.
Puis c'est le Pont, et en contrebas le Rhin.
Ensuite, je ne me souviens plus de rien, sinon que j'arrivai à Paris le soir même.

Dans un paysage rigoureusement plat, une route rectiligne. La voiture file vers l'ouest.
Qu'est-ce que c'est?
Quoi?
Ça là, ce que tu tiens.
Une photo.
Une photo de...?
Une photo... Une photo de Paris.
Paris? Vraiment?
Oui. Une photo d'un bout de Paris.
Où as-tu trouvé une photo de Paris? Je peux voir?
(Il lui tend la photo.)
C'est ça Paris? On dirait le Texas.
Ça l'est.
Paris, Texas?
(Il lui montre l'endroit sur la carte.)
Mais comment peux-tu avoir la photo d'un terrain à Paris, Texas?
C'est à moi.
Je sais. Mais comment...
Je l'ai acheté par correspondance. Il y a longtemps.
Tu as acheté la photo d'un terrain vague par correspondance.
Non, j'ai acheté la terre.
Oh, tu as acheté ce terrain?
Oui.
Je peux la revoir.
(Il étudie plus attentivement l'image.)
Mais il n 'y a rien dessus.
(Et lui, étouffant un fou rire.)
Absolument vide.

05.04.87 - hier matin, je me suis aperçu au moment de poster ma lettre qu'il lui faudrait plusieurs jours pour qu'elle arrive jusque chez ses parents, et je ne sais combien de plus encore pour qu'elle l'atteigne, elle, où qu'elle se trouve. C'était beaucoup trop long pour moi, et pour le peu de temps dont je disposais. J'ai donc passé une partie de ma matinée au téléphone, jusqu'à ce que j'obtienne ce que je souhaitais : non seulement leur adresse était toujours la même, mais j'avais maintenant leur téléphone; j'ai décacheté ma lettre, l'ai relue sans la lire, puis l'ai glissée parmi les siennes; ensuite j'ai appelé Arnold.

Quarante-huit heures après mon retour - le 23 septembre 1975 - Doris K. m'écrivait " tout ce qu'il me fallait savoir pour aller la retrouver à St. Blasien ", le 3 octobre, vers trois heures de l'après-midi dans la chambre de Bert V.

Arnold ne m'a rappelé que ce matin, il venait de leur parler, sa mère lui avait donné un numéro à Nürtingen où nous pouvions la joindre actuellement.
J'ai appelé aussitôt. Doris K. était là, au bout du fil, après douze ans de silence. Vraiment surprise de m'entendre. Totalement prise de court, même. Nous ne savions que nous dire. Nous avons échangé quelques propos d'usage maladroits, puis sommes convenus de nous rencontrer samedi prochain à Tübingen. Après quoi nous avons raccroché.

" Pour aller de Freiburg à St. Blasien :
Freiburg > en direction de Titisee (la même route que celle que nous avons prise en quittant Wald - si tu prends le train à Freiburg, il faut le prendre en direction de Littenweiler). A Titisee (+/- 30/40 km de Freiburg) tu vas à Schluchsee, puis à Häusern - 4 km - St. Blasien.
A St. Blasien (c'est un village, mais plus grand que Wald) tu verras une église. Non, d'abord un ruisseau, il faut le traverser, puis tu passes devant l'église, tournes à gauche, puis c'est l'entrée du pensionnat. Tu entres ; à droite il y a une bonne sœur, tu lui demandes de téléphoner à Bert pour qu'il vienne te chercher. S'il n'est pas là, tu m'attends à l'entrée. D'accord.

Sur le trottoir, en face de l'école - cherchant son fils des yeux, l'homme regarde inquiet le flot des enfants s'égayer dans la rue. C'est Travis. Venu attendre son fils, Hunter, à la sortie de l'école. Nous sommes à Los Angeles, Californie, quelques jours plus tard, en fin d'après-midi. Soudain Hunter apparaît, immobile, sur l'autre trottoir avec un ami. Travis lui fait un signe de la main. Hunter et son ami rapprochent leurs deux têtes et palabrent à voix basse de l'autre côté de la rue. Puis les deux garçons courent vers la voiture de la mère d'Edward, qui démarre aussitôt.

Tu demandes à la sœur :
Können Sie bitte Bert V., 8 Abteilung, anrufen und ihm sagen, das er Besuch hat.
Bert sait un peu le français.

La route : Freiburg
Titisee
Schluchsee
Häusern
St. Blasien.

05.04.87 - dans l'après-midi, appelé F. pour lui annoncer mon crochet par Tübingen. Elle n'était pas vraiment ravie que j'aille retrouver une jeune femme dont elle n'avait jamais entendu parler. Et une demi-heure plus tard je raccrochai totalement découragé.

06.04.87 - j'ai rappelé D.K. ce matin à Tübingen. Hier, toute étonnée de m'entendre à l'autre bout du fil, elle m'avait demandé comment je l'avais retrouvée; et aujourd'hui elle s'étonnait encore et me demandait pourquoi je la rappelais. Alors j'essayai de lui expliquer que j'avais voulu lui laisser le temps de se ressaisir, de revenir sur sa décision. Non, dit-elle d'une façon douce, ferme et définitive. Je viendrai te chercher à la gare. Je te reconnaîtrai.
Et c'est un fait qu'après tout ce temps nous nous sommes reconnus sans la moindre hésitation.

Le voyageur avait emprunté le passage souterrain, il était remonté à la surface dans le hall de la gare. Autour de lui les gens s'embrassaient. Il s'était dirigé vers le couloir des consignes, puis il était revenu sur ses pas, avait tourné sur lui-même. Il n'y avait pratiquement plus personne autour de lui. Il avait ébauché un mouvement dans une direction opposée, était revenu sur sa décision, avait hésité un instant, puis il avait entr'aperçu, fugitive, Sa silhouette de l'autre côté de la porte vitrée.
Et maintenant ils étaient là, l'un en face de l'autre, immobiles, dans le hall de la petite gare Souabe.

Et dans la lettre qu'elle m'écrivit quelques jours plus tard, la dernière à pouvoir me joindre avant mon départ, elle m'avait dessiné, pour plus de sécurité, le plan du chemin que je devais parcourir seul et à pied entre le moment où je traverserais le ruisseau et celui où je franchirais l'entrée du pensionnat. Tout cela était si précis que je n'avais aucune chance de me perdre, du moins dans les 500 derniers mètres.

Et elle lui disait en le regardant droit dans les yeux : tu n'as absolument pas changé. Et c'était vrai pour lui également qui la regardait en retour, juste un peu plus mûre et c'est tout, se disait-il, à l'époque nous étions encore des enfants, nous sommes presque des adultes aujourd'hui, et pourtant nous sommes les mêmes. Mais il restait là, ne sachant comment dire ce qu'il ressentait... Il souriait doucement.

Dans le living-room, le lendemain matin. Il parcourt, absorbé, toutes sortes de revues. Carmelita, la bonne, nettoie les vitres derrière lui : - Que cherchez-vous là-dedans? - Je cherche " le " père. - Votre père? - Non, non, juste un père. N'importe quel père, pour voir... de quoi ça a l'air un père? - Il y a toutes sortes de pères, Señor Travis. - Mais je n'en ai besoin que d'un seul. - Et vous pensez le trouver là-dedans? - C'est que je ne sais pas où regarder sinon. - Oh, je vois. Vous voulez avoir l'air d'un père? - Oui. - Ahora, dites-moi. Voulez-vous être un père riche? - Non. - Pauvre? - Non. - Como puedes? - Entre les deux. - Non, non. Entre les deux, ça n'existe pas. - Alors riche. - Bon. Mais il vous faut vous souvenir d'une chose. Pour être un père riche, Señor Travis, il faut que vous regardiez le ciel, et jamais la terre. D'accord?

Sa petite valise à la main, le voyageur marchait un demi-pas derrière Doris K.; elle était obligée de se tourner pour lui parler, elle lui nommait tout ce qu'il voyait. Ils avaient pénétré dans un parc, étaient arrivés sur les bords du Neckar qu'ils avaient longé quelques mètres avant de le traverser, puis ils s'étaient enfoncés dans la vieille ville, jusque chez elle.

Et maintenant dans sa petite maison, l'un comme l'autre embarrassés derrière leurs tasses de thé, c'est lui qui, le premier, avait pris la parole. Il lui avait dit comment et pourquoi il avait été amené à relire ses lettres, comment et pourquoi il allait à Berlin, mais surtout pourquoi, après toutes ces années de silence, il était réapparu; pourquoi il était là aujourd'hui.
Puis ils avaient tenté de dire ce qu'ils avaient fait l'un et l'autre durant tout ce temps, mais il est impossible de communiquer à brûle-pourpoint ce que l'on est devenu à quelqu'un qui, même s'il n'a pas changé, est devenu, après plus de dix années, un autre malgré tout que celui (ou celle) que l'on a connu autrefois; alors ils s'étaient rabattus sur le présent, et le passé immédiat; et s'y cantonnant, avaient essayé de donner corps à leur entreprise, je veux dire de donner une épaisseur et une réalité à ces quelques heures qu'ils avaient devant eux...
En se levant, elle lui avait dit : je ne savais pas que tu pouvais tant parler. Et lui, le voyageur, se levant à son tour, s'était empêtré dans sa réponse, et finalement l'avait laissée inachevée...

Et l'après-midi même, il porte un costume trois pièces gris clair impeccablement coupé ainsi qu'un chapeau mou à larges bords gris clair également qu'il triture dans tous les sens, ravi de l'effet produit.
Et son fils sur l'autre trottoir ne peut réprimer un sourire.

Tandis qu'Edward, lui, semble plutôt méfiant,
et, se penchant vers Hunter, il l'interroge : Qui est ce type? Tu le connais? Et Hunter, peu attentif à son ami, lui répond : Oui. C'est le frère de mon père. Non... ils sont tous les deux frères... Non, ils sont tous les deux... tous les deux pères. Non... Oh, laisse tomber! Mais Edward, stupéfait, ne tient pas à laisser tomber : Mais... pères de qui? demande-t-il. Mon père, répond catégorique Hunter. Et Edward, de plus en plus abasourdi : Mais comment... comment peux-tu avoir deux pères? Et Hunter, agacé par ce chipotage, désirant - ne sachant sans doute pas très bien quels sont ses désirs - mais souhaitant néanmoins en finir une fois pour toutes, lui répond, assez sec : Un coup de chance, je suppose.

Ensuite. Ensuite, ils avaient marché dans la ville. S'étaient arrêtés dans une librairie pleine de recoins, puis s'étaient dirigés vers la maison du poète. Dire Monsieur le Bibliothécaire. Elle était fermée aux visiteurs depuis plus d'une heure. Sur la façade, un excité avait écrit à la bombe en vieil allemand dialectal, et dans la calligraphie voulue, que le poète jamais n'avait été fou. Hölderlin isch net feruckt gwä. Alors ils s'étaient assis sur les dernières marches de l'escalier de pierre, et ils étaient restés un long moment à regarder le Neckar. Doris K. était déçue, les cygnes sur le fleuve étaient absents ce jour-là; le voyageur, lui, regardait les canards sous les saules. Mais non, cela ne changerait rien, Doris K. ne voulait pas d'une transfiguration.

En fait nous parlions de nous retrouver à St. Blasien depuis bien avant que nous ayons eu l'occasion inattendue de nous retrouver à Freiburg, autant que je m'en souvienne nous en avions parlé dès le mois d'août à Paris, où, ignorant encore quel serait exactement son emploi du temps, nous échafaudions toutes sortes de projets...

Mais quand il lui eut dit qu'il était plus sensible au poète qu'à sa poésie, Doris K. fut déroutée. Elle lui demanda pourquoi. Et lui, ébauchant une réponse inaudible, balaya l'air de la main; et les douze années qui les séparaient d'eux-mêmes réapparurent instantanément - opaques et blanches. Alors ils se levèrent, et poursuivirent leur chemin vers le château.

Alors, le père et le fils se mettent en mouvement chacun sur son trottoir et ainsi rentrent à pied à la maison le père faisant le pitre et son fils l'imitant de l'autre côté de la rue.

Et dans sa lettre du 28 août, elle m'avait écrit que son idée était que nous nous rencontrions le 3 octobre (elle avait congé "du 3 à partir de midi jusqu'au 5 le soir") à St. Blasien, un village de la Forêt-Noire. "Il y a des huttes où l'on pourra dormir" disait-elle, avant de m'avouer, quelques lignes plus bas, l'avoir déjà fait...

Et là-haut, au château, ils avaient pris la résolution de se revoir plus longuement, et de s'accorder le temps d'une confrontation sur Hölderlin. Je vais y travailler sérieusement, avait dit le voyageur, je serai difficile à battre. Mais je ne suis pas une spécialiste, avait-elle répondu. Alors prépare-toi, avait-il dit.
En redescendant ils avaient parlé de Schiller, évidemment. La discussion s'était orientée sur Wallenstein. Te rappelles-tu combien tu pestais contre ce texte? Oui, mais j'ignorais te l'avoir écrit. Presque tous les jours pourtant, cela couvre des dizaines de pages...

Et dans sa lettre du 1er septembre, elle ajoutait : "Où seras-tu les 3 et 4 octobre (parce que nous avons là une occasion de nous revoir - n'importe où, mais pas trop loin de l'internat)."

Et dans celle du 4 sept., elle concluait : "Bon, on va donc se rencontrer quelque part en Allemagne le 3 octobre. Je pense que le mieux ce serait à St. Blasien (en Forêt-Noire). C'est à deux heures en voiture de l'internat - à 60 km de Freiburg, où nous pourrons aller un après-midi. C'est une ville agréable - je veux bien que tu la connaisses. Le paysage de St. Blasien est très beau - et nous serons relativement seuls. Mais je t'écrirai dans quelques jours où et quand nous nous rencontrerons (où cela veut dire à St. Blasien même ou peut-être à Freiburg parce que je ne suis pas sûre que tu puisses trouver seul ton chemin sans parler allemand)."

Et de Schiller ils étaient passés à cette espèce de rancœur qu'elle éprouvait autrefois à l'endroit de l'Allemagne. Ils s'étaient arrêtés et, accoudés à la rampe, regardaient le paysage. La ville à leurs pieds, et à l'arrière-plan, dans le lointain, la campagne. Elle lui disait ne plus penser sur ce point de la même façon. Et ils avaient parlé du Mouvement Alternatif, du changement qui s'opérait à travers lui dans la mentalité allemande. Elle lui avait demandé s'il connaissait Ernst Bloch?, il avait répondu par l'affirmative. Et dans la vieille ville, elle l'avait invité dans un endroit agréable, le Café Pfuderer. Ensuite ils avaient dîné, le plus vite possible car il était déjà tard, et le voyageur était épuisé. Mais c'est là, mangeant et bavardant de façon décousue, qu'ils avaient passé l'heure la plus détendue, la plus joyeuse même de leurs brèves retrouvailles.

Dans un fauteuil, Travis parcourt l'album de famille; Hunter vient le rejoindre, et s'installe sur le bras du fauteuil. Regardant l'image. Ils parlent de son père, qui est également son grand-père, qui s'appelait Travis lui aussi, et qui est mort maintenant. Contrechamp sur l'image du grand-père. Alors Hunter demande à son père s'il sent que son père est mort. Travis lui demande ce qu'il veut dire. Et Hunter lui explique Tu savais que c'était lui quand il se promenait et qu'il parlait. Et Travis Oui. Et Hunter Alors maintenant tu peux sentir qu'il est parti. Et Travis Oui, de temps en temps. Alors Hunter dit Je n'ai jamais senti que tu étais mort, j'ai toujours senti que tu te promenais et que tu parlais quelque part. Et Travis Vraiment? Et Hunter Je le sens pour Maman, aussi. Et Travis C'est vrai? Et Hunter Pas toi? Et Travis Si. Contre-champ sur l'album. Où l'on voit Travis jeune homme, Hunter à deux ans...

Et dans la petite maison ils avaient regardé un livre d'images sur Franz Kafka. Elle était contente de lui montrer ce livre, Kafka avait été, douze ans plus tôt, leur horizon commun.
Ils étaient assis. N'étaient pas l'un en face de l'autre, mais parlaient à tour de rôle, la tête légèrement inclinée, attentifs à ce que disait l'autre. Au détour d'une phrase, parfois, ils échangeaient un regard. Comme un signe de ponctuation tacite.
Tard dans la nuit, elle lui avait dit : ta parole non plus n'a pas changé, tu parles comme tu écris, tu dis une chose et il faut décliner tout le reste.

La route - l'après-midi d'un jour d'hiver. Sur la N4 à moins de 200 km de Paris, en direction de l'Est. Un camion s'arrête. Le chauffeur, un type d'une trentaine d'années, me dit clairement que je suis complètement givré d'avoir rendez-vous demain à 3 heures en Allemagne alors que je voyage en stop. Je lui réponds que je n'ai jamais eu aucun retard. Et comme après tout ce n'est pas son problème, il hausse les épaules, et nous parlons d'autre chose.

5 h 30, le réveil sonnait. Le voyageur se sentait reposé, son train était à 7 h 49. Il avait tourné la tête et l'avait aperçue dans l'ombre, se déplaçant silencieusement. Ils avaient peu parlé. Et par monosyllabes uniquement. Car il était très tôt. Beaucoup trop tôt, et il devait partir.
Sur le chemin qui menait à la gare, il avait pris des photos de la ville, sans s'arrêter ni cadrer, c'était comme un long déchirement silencieux.

Et sur le quai il lui avait dit Je reviendrai au début de l'été ou cet automne, et nous reparlerons d'Hölderlin. Elle n'avait rien répondu. Elle s'était même éclipsée avant que le train ne s'en aille.

07.04.87 - F. m'a réveillé vers 11 heures. Elle était inquiète, mais n'osait rien me dire. Finalement elle m'interrogea : comment vas-tu faire à Berlin? Est-ce que quelqu'un t'attend? - Oui je l'espère. J'aurai ce soir la réponse. Et comme nous nous étions tus l'un et l'autre un moment, elle demanda : tu es toujours là? - Oui. (en réalité j'étais en train de me rendormir). - Ecoute, me dit-elle, ne pourrions-nous pas déjeuner ensemble? - Si tu veux. Mais viens, toi, dans mon quartier. Retrouvons-nous au Rostand, d'accord? - A midi et demi? - Oui.

Freeway junction interstate 5 / Highway 14, Californie. La camionnette est garée sur le bas-côté, sous un gigantesque échangeur. Ils sont à l'arrière et pique-niquent au soleil.
- Et Maman, où est-elle allée? - Je ne sais pas. Mais maintenant, elle est quelque part à Houston. - C'est là qu'il y a le centre spatial! - Oui. C'est de ça dont je voulais te parler, il faut que je m'en aille maintenant. - Pourquoi? - Parce que je veux la retrouver. - Et moi? Tu viens juste de me retrouver, moi! Je peux venir? - Et Walt? Et Anne? - Tu veux dire qu'on ne reviendrait jamais? - Si, mais je ne sais pas quand. - Je veux venir. Je veux la retrouver aussi. Quand part-on? - Maintenant. - Alors allons-y, let's go!

J'arrivai en retard, bien entendu.F. lisait le journal d'hier soir. Je la regardai un instant, puis m'approchai. Elle leva les yeux vers moi, me sourit et me demanda comment j'allais. Elle était radieuse. J'étais stupéfait, son visage ne disait rien de l'inquiétude que j'avais entendue une heure plus tôt. Je ne posai aucune question, elle ne m'interrogea pas non plus sur Tübingen, et le déjeuner fut vraiment agréable.

Le voyageur regagna sa place, près de la vitre, dans le sens de la marche; il sortit un livre ainsi que ses lunettes de soleil. Le voyage serait long; il lui faudrait changer à Stuttgart (8 h 50), Mannheim (10 h 28), puis à Hannover (14 h 39), ensuite il passerait la frontière à Helmstedt (15 h 55) avant d'arriver à Berlin Friedrichstrasse à 19 h 24, près de douze heures plus tard.

Je faisais toujours de grands discours après ton départ.
Je te parlais tout le temps, même si j'étais seule.
Pendant des mois, j'ai marché en te parlant.
Maintenant, je ne sais pas quoi dire...
C'était plus facile quand je t'imaginais.
J'imaginais même que tu répondais.
On avait de grandes conversations.
C'était presque comme si tu étais là.
Je pouvais t'entendre, te voir, sentir ton odeur.
Je pouvais entendre ta voix.
Il y eut des moments où c'est ta voix qui me réveillait.
Elle me réveillait au milieu de la nuit
Juste comme si tu étais dans la chambre avec moi.
Et puis... ça s'est effacé lentement.
Je ne pouvais plus me représenter comment tu étais.
J'ai essayé de te parler tout haut comme avant,
Mais il n'y avait plus rien.
Je ne pouvais plus t'entendre.
Et alors j'ai abandonné.
Tout s'est arrêté.
Et alors tu... as disparu.
Maintenant je travaille ici.
J'entends ta voix tout le temps.
Chaque homme a ta voix.

Le voyageur avait gardé son livre fermé, et restait retranché derrière ses lunettes de soleil... Ce n'était pas facile d'intégrer une aventure pareille. Il demeurait obstinément stupéfait.

08.04.87 - il n'y avait qu'un message sur mon répondeur : "C'est F., rappelle-moi". Il était tard, mais je savais qu'elle attendrait toute la nuit s'il le fallait, alors j'ai rappelé. - Je voudrais que tu me lises une histoire. - Comme ça, maintenant? - Oui. Alors j'ai choisi une histoire pas trop longue, mais avant la fin elle s'était endormie. Je n'ai pas osé interrompre son sommeil, et j'ai poursuivi la lecture. Quand j'ai eu fini, j'ai attendu un moment en silence - je l'entendais se retourner sur l'oreiller -, puis doucement l'ai appelée. - Je me suis endormie, tu sais. - Je sais, oui. - Mais c'est une belle histoire, et riant doucement elle ajouta, pourrais-tu relire la fin? Je savais à quel moment du texte elle s'était assoupie, mais j'ignorais l'endroit où son écoute avait décroché, nous avons donc tâtonné un moment, puis j'ai repris presque en milieu de phrase. - C'est vraiment une belle histoire. - Oui, oui. Mais dors maintenant. Et nous avons raccroché.

Dans la soirée une Bentley s'arrête. Sans heurt, sans secousse, sans rien, nous traversons la nuit. Tout est calme. L'homme se tourne vers moi, il veut me parler. Il sourit, c'est une façon de dire, il voudrait que moi je lui parle. Il a un fils. Un fils de mon âge qui souvent, lui aussi, disparaît sur la route. Une semaine, un mois, parfois même plus. Alors il voudrait que je lui explique. Il voudrait comprendre. Il voudrait savoir pourquoi nous nous comportons ainsi? Mais que puis-je lui expliquer? Il n'y a rien à expliquer, je ne suis même pas son fils. Pourtant je comprends cet homme. Et je voudrais lui dire. Mais que puis-je lui dire? Que nos raisons nous sont obscures à nous-mêmes? Et comment lui expliquer que quelque chose d'indéfinissable nous pousse sur la route, nous met en mouvement, vers un but que nous ignorons. Que nous sommes des voyageurs sans raison apparente, et sans destination. Je ne peux vraiment pas lui dire ça. Pas comme ça. Je ne peux pas non plus lui dire que ce n'est pas avec moi qu'il devrait parler, mais avec son fils. Sans doute le sait-il lui-même, sans doute a-t-il déjà essayé, sans résultat. Et que peut faire un père qui cherche à comprendre son fils, quand le fils rejette le père? Rien. Sinon parler avec un autre jeune homme, ramassé lui aussi sur la route. Alors j'essaie de lui raconter. Si je ne peux rien expliquer, et s'il n'y a rien à comprendre, je peux toujours raconter. Ou du moins essayer. Je lui raconte donc tout. Il m'écoute. M'interroge longuement. Je réponds comme je peux. Je reprends ma narration et la tourne autrement, la tourne et la retourne jusqu'à ce que nous arrivions à Kehl. Mais, malgré mes efforts, malgré tous ces tours et détours, je sais, au moment où nous nous disons au revoir, qu'il m'en veut un peu. Ma langue n'ayant pu faire comprendre ce qu'elle ne pouvait expliquer. Et refermant la portière, je m'en veux moi aussi de mon impuissance... J'aurais voulu que jamais cette voiture ne disparaisse dans la nuit...

Sur le parking d'un restoroute - la voiture se gare devant une cabine téléphonique. Hunter et Travis descendent lentement de l'auto. C'est la nuit, verte et violette, et rouge également. Il faudrait montrer ces deux corps - et leur relation spatiale - dans cette lumière de la nuit des autoroutes. Il faudrait dire comment Travis demande à Hunter d'appeler en P.C.V. ses parents, et dire également comment Hunter demande à son père, pourquoi lui justement. Il faudrait aussi montrer comment le père, s'adressant à son fils, se penche vers lui une pièce de monnaie à la main, puis comment il s'installe dans cette drôle de posture, les mains sur les genoux, les jambes légèrement fléchies, tandis qu'Hunter s'éloigne vers la cabine verte; mais il faudrait alors montrer simultanément comment Hunter se résout à obtempérer, et du haut de son mètre quarante, imite Travis hyper décontracté en se penchant en avant avec un humour et...

09.04.87 - passé la journée entre la gare de l'Est et la gare du Nord. Impossible d'obtenir une réservation pour mon retour, l'ordinateur n'était pas connecté...

Poste Frontière de Kehl - de nouveau sur le trottoir, la nuit. De temps en temps un douanier sort sur le pas de la porte et s'assure que je suis toujours là. Au petit matin, fatigué d'attendre, je saute dans la première voiture qui se présente. Elle ne va que jusqu'à l'accès de l'autoroute. Jamais je n'aurais dû prendre cette voiture.

Le voyageur fut assez dérouté par cette ville, et sa première réaction fut de ne pas en avoir justement. Il resta circonspect. A ceux qui lui demandaient son impression, il répondait par l'émotion qu'il avait ressentie devant Tübingen. Ce qui lui valut, une fois, la réplique assez sèche : " Mais que faites-vous alors à Berlin? " Et à vrai dire il ne le savait pas vraiment. Il avait eu l'idée de venir - ou plus exactement l'idée lui était venue que c'était là qu'il devait aller -, il était donc venu, et maintenant qu'il était là, il s'interrogeait sur les raisons de sa présence dans cette ville.

Sa visite n'était pas sans objet, mais il ignorait quel pouvait être cet objet.
En attendant il marchait.
Il arpentait cette immense ville à la recherche de son but - et, marchant d'un pas vif, se demandait comment on pouvait ignorer quel était son but quand on en avait un, et que l'on savait en avoir un? C'était une question difficile. Alors il s'était assis sur un muret de marbre rose et s'était contenté de noter dans son carnet que 1) Le ciel au-dessus de Berlin était d'un bleu plutôt gris en dépit d'une grande luminosité, et que 2) La ville était encore en chantier, était - du moins était-ce son impression - éternellement en chantier, et donc que 3) La seule chose à voir dans ce ciel berlinois c'était le nombre considérable de grues qui s'élevaient au-dessus des travaux.

Dans la voiture. Travis, le bras droit passé autour des épaules de son fils, perçoit le poids du corps endormi. Et - comme pour en confirmer le fait - passe la main dans les cheveux blonds, sur le visage et, tout doucement, sur les yeux clos d'Hunter, en dégageant son bras.

A l'entrée de l'autoroute, il commence à pleuvoir. La voiture m'ayant laissé à un très mauvais emplacement, j'avance sur la bretelle à la recherche d'un endroit correct. Et quand enfin j'arrive sur l'autoroute plate et rectiligne, je suis trempé et désemparé. N'ayant vu, depuis l'accès de l'autoroute, aucune signalisation, je n'ai pas l'impression d'être là où je suis. Je pourrais être n'importe où. Alors je cours m'abriter sous le premier pont venu. Dans de telles conditions le temps passe vite, beaucoup trop vite. Je regarde ma montre toutes les 30 secondes, je compte le temps qu'il me reste, et les kilomètres. Le total est positif, je me tranquillise. Mais bientôt le froid, la faim et la pluie conjugués me disent que je ne suis pas sur la bonne voie. Cela est impossible, je le sais. Pourtant je suis bel et bien perdu. A des dizaines de kilomètres d'où je devrais être. Et même si je suis bien là où je devrais être, et où je suis effectivement, comme quelque chose en moi persiste à le croire, je suis alors beaucoup trop loin sur la route pour être à l'heure à St. Blasien.

Et le lendemain de son arrivée, marchant dans la longue Kurfürstenstrasse, il ne pouvait s'empêcher de penser que Berlin était comme la rencontre entre certains coins de la banlieue parisienne et certains autres de Londres. Et quand l'homme avec lequel il avait rendez-vous lui avait dit en éclatant de rire, vous avez raison. Vous avez raison, Berlin n'est au fond qu'une immense banlieue. L'étrange impression qu'il ressentait ne fit que croître.

Ensuite, je ne me souviens de rien, mais j'étais à l'heure - ou à peu près - à St. Blasien. Quelques images fugitives. Une première image, dans cette chambre de pensionnat où nous sommes surpris par un surveillant au moment où nous nous couchons. Une deuxième, dans la forêt, découvrant en pleine nuit ces huttes pour moi mythiques, mais ce jour-là inondées. Et une troisième, dans les rues de St. Blasien, nous arrêtant devant un hôtel, hésitant avant de sonner. Une femme ensommeillée passe la tête par la porte entrebâillée; D. K. parlemente, et la femme s'efface pour nous laisser entrer. Nous n'avons que de l'argent français, cela n'a aucune importance nous réglerons ça demain matin, en attendant nous prenons quelque chose de chaud et allons nous coucher.

La veille au soir, le voyageur l'avait appelé. L'homme lui avait dit connaître effectivement certains des lieux qu'il recherchait; ils étaient donc convenus de se retrouver le lendemain en fin de matinée au Café Einstein, d'y prendre un petit-déjeuner, et d'aller voir ensuite ceux de ces endroits qui, à pied, n'étaient pas trop éloignés.

La différence entre les anges et le voyageur, c'est que les premiers errent sans but dans la ville alors que le second s'y perd.
Le temps avait passé sans qu'ils s'en rendent compte, ils avaient parlé de tout, sauf de ce qui l'avait amené ici, et maintenant, marchant seul à la dérive dans les rues, il avait conscience de s'être égaré dans la conversation.
Et du côté du Zoologischer Garten, se demandant ce qu'il allait bien pouvoir faire maintenant qu'il avait perdu son unique guide, il prenait plaisir à se mêler à la foule. Ainsi, tel un ange, je peux voir sans être vu, se disait-il. Et il regardait la ville et le ciel au-dessus de la ville.

Le lendemain matin à la première heure nous sommes dans le bureau du proviseur, les parents de Doris sont là également. Souvenir d'un monsieur hautain et antipathique en costume sombre. En ma qualité d'étranger, il m'ignore, et semble prendre plaisir à garder, seule, Doris sous le coup de l'accusation.

La Texas Commerce Motor Bank à Houston, Texas - Hunter s'est endormi au soleil. Il est étendu sur le mur qui découpe l'image (horizontalement dans le bas, verticalement sur la droite) telle une fenêtre ouverte sur un paysage urbain en perspective, avec à l'arrière-plan des buildings beiges et d'autres gris puis bleu-ciel métallisés et enfin pastels. Un hélicoptère passe invisible sur la ville. Hunter se réveille, cherche l'appareil dans le ciel, rencontre le soleil et détourne les yeux, ébloui. Il regarde la voiture rouge garée à côté de lui. Il regarde la jeune femme au volant. Nastassja Kinski, blonde, de 3/4 dos. Il la regarde mais ne peut voir son visage. Il regarde, fasciné, la voiture s'éloigner. Il se lève lentement. La voiture s'engage dans la rue. Alors Hunter se met à parler frénétiquement dans son talkie-walkie.

C'est une histoire d'anges oubliés de Dieu dans les ruines de la ville. D'anges déchus, donc. Et de messagers n'ayant plus de message à porter.
Il avait lu également dans la presse que ces anges étaient des anges gardiens au chômage qui traînaient dans la ville depuis la fin de la guerre. Peut-être, s'était-il dit alors qu'il regardait le no man's land par-dessus le mur, peut-être resteront-ils là tant qu'il y aura des chantiers et des ruines, et des terrains vagues... mais seuls des yeux d'enfants peuvent encore parfois les voir, et il regrettait de ne plus être un enfant.

La dernière image : nous sommes tous les quatre dans un site touristique de la Forêt-Noire, tranquillement installés à la terrasse d'un café ensoleillé.

Il court sur le mur, hurlant dans le talkie-walkie. Papa, réveille-toi! Réveille-toi, elle quitte la banque! Réveille-toi! Et Travis endormi dans la voiture se réveille à l'autre bout de la banque. Oui, quoi?... Où?... Quoi?... J'arrive.

En fin d'après-midi, fatigué, il avait atteint Schiller-Park, où il s'était reposé sous l'œil attentif du Maître.
Assis sur son banc, il réfléchissait. Il comprenait une poésie de l'inversion des termes, il comprenait également l'inversion des séquences propositionnelles, ainsi que la recherche d'une mesure syntaxique; d'autre part, il comprenait qu'une poésie soit celle des idées plutôt que celle des choses, mais à la condition que les idées soient des concepts, c'est-à-dire des représentations abstraites... Et c'est peut-être là, se disait-il à mi-voix, que je reste étranger à la poésie d'Hölderlin.
Ainsi argumentait-il librement aux pieds de Schiller, le Maître incontesté. Il s'était levé et, marchant de long en large sur cette étroite terrasse d'un jardin à la française, poursuivait son monologue. Il s'était arrêté, s'était tourné vers lui, et sur le ton du reproche l'avait brutalement apostrophé : Bien entendu je mesure ses efforts pour sortir du modèle grec, mais c'est exactement la raison pour laquelle je me sens si proche de lui et si éloigné de sa poésie. Parce que...
Mais Schiller restait de marbre.

- Elle est partie par là! - Par où est-elle partie? Tu es certain que c'est elle? Par là!

Additif à la correspondance de Doris K. - Tübingen, samedi 23 mai 1987:
" J'attends plusieurs heures dans le Collège, je suis dans la chambre d'un ami (peut-être celle de Bert). Finalement B. arrive - complètement crevé, pâle. Il n'a pas dormi depuis je ne sais combien de temps. Je le laisse dormir.
Après, je ne sais plus ce que nous avons fait. Je suppose que nous nous sommes promenés. Dans la journée, un ami m'a proposé de nous prêter sa chambre (nous avions l'intention de dormir dans une hutte dans la forêt) - J'en suis ravie. "

- Attends, attends! Il y a deux voitures maintenant. Laquelle est-ce? - Celle de droite... Non, celle de gauche. - Tu en es sûr? Mais comment pourrait-il en être sûr, les deux voitures sont identiques. - Oui. Celle de gauche. - Bien.

Le troisième jour le voyageur retrouva son rythme, il ne parla à personne, et reprit cette marche silencieuse et anonyme qui lui était si coutumière. Berlin est une ville mystérieuse. Elle est plutôt laide et n'a aucun charme, mais il est agréable de s'y promener. Il traversa de nombreux chantiers et des terrains vagues, longea des quais déserts et de longs murs aveugles derrière lesquels s'abritaient des entreprises de transport, coupa par le bois, retomba sur une autoroute urbaine, parcourut des rues abandonnées et vides, et d'autres animées et lumineuses. Il ne s'égara pas ce jour-là.

" Le soir, on essaie d'entrer dans cette chambre en cachette. On ferme à clef, on éteint la lumière et, dans le noir, nous nous apprêtons à nous coucher quand on frappe à la porte. C'est l'un des surveillants du Collège, qui finalement entre avec son passe et nous demande qui nous sommes... Je suis gelée de peur... C'est l'une des plus grandes catastrophes de mon adolescence. Complètement choqués, nous partons, et allons dans une pension. "

Nordheim, Texas, le lendemain matin. La Ford Ranchero descend la Grand'Rue, s'arrête à la jonction avec la route principale. Travis hésite. Contre-champ. Un panneau indique Houston à gauche (128 km) et San Antonio à droite (115 km).
Profondément engoncé dans son siège, les baskets sur le tableau de bord, Hunter, sans même lever les yeux de ses comics, dit, à gauche, papa...
La voiture tourne et s'éloigne une nouvelle fois en direction de Houston, Texas.

" Le lendemain, avant le petit-déjeuner, je file au collège pour que l'on me prête de l'argent (ou pour changer de l'argent français en D-Mark) afin de payer l'hôtel.
Nous sommes convoqués chez le directeur qui me questionne et me fait la morale. Mes parents sont là également. Ils viennent l'après-midi. Ne me font aucun reproche, et nous conduisent à Wald, où, de toute façon, je devais rentrer ce dimanche-là. "

Berlin, un lieu historique de la vérité.
Et quand enfin le voyageur arrive un peu par hasard gare d'Anhalt, il est déjà trop tard. Il ne reste plus qu'un pan de mur soutenu par un échafaudage. Le terrain vague lui-même est bouclé, un immense grillage le clôture, et sur le terrain se dresse, devant la porte de la gare, la structure métallique d'une architecture à venir encore non identifiable. L'Imbiss a été rejetée dans un angle au milieu d'un monticule de gravats, tandis que le bunker abandonné à son indestructibilité se reflète dans une immense flaque d'eau longitudinale au milieu du terrain.
Derrière la porte d'entrée du chantier, le voyageur s'accroupit sur ses talons, et, par l'interstice entre les deux battants, cadre frontalement le monstre impassible, gris-vert et ocre, ne lui laissant qu'un filet de ciel bleu pâle, presque blanc, alors que s'étend entre eux, sur toute la surface inférieure de l'image, un magma de terre et de sable virant au gris. Clic-clac.

" B. reste encore quelques jours dans une pension à Walbertsweiler, près de Wald. Et chaque fois que je quitte l'internat pour aller le retrouver, je crève de peur d'être découvert par les sœurs ".

De mon retour, je ne me souviens que d'une chose : je viens de passer Nancy et suis de nouveau sur l'autoroute, c'est la nuit. Un camion me prend jusqu'à Paris. Toutes les portes du sud de la ville sont fermées, et nous nous retrouvons sur l'autoroute de Lyon. Passant sous le RER je reconnais l'immense statue et demande à m'arrêter. A quelques centaines de mètres il y a un poste de police que j'essaie d'éviter en me dirigeant vers la voie ferrée, mais c'est inutile, deux CRS m'interpellent immédiatement. Alors j'explique que les portes de la ville étaient fermées pour travaux, que j'ai reconnu la statue et que j'habite là, indiquant du doigt la direction. Nous parlementons plus de vingt minutes, mais une heure plus tard je suis chez mes parents.

10.04.87 - je n'ai pas appelé F. ce matin, mais lui ai posté une carte postale de la gare. le train est parti à 7 h 52, est passé par Nancy (10 h 29), Strasbourg (11 h 42) et Kehl enfin (à 12 h 03) où brusquement j'ai réalisé que je faisais un voyage dans le temps, que je pénétrais dans un espace oublié de ma mémoire, et que je ne pouvais plus rien faire maintenant pour arrêter, ou même seulement ralentir (freiner) le déroulement implacable de ce retour...

Je me suis toujours demandé pourquoi, alors que cet homme avait retrouvé sa femme (avec l'aide de son fils il est vrai), lui avait rendu visite une première fois dans le peep-show, était reparti un peu plus tard en pleurant sans lui dire qu'il partait, ni même qui il était, mais finalement, après une nuit sombre à Nordheim, était revenu (toujours sous la conduite de son fils), et cette fois lui avait raconté son histoire et ainsi s'était fait connaître, lui avait même donné rendez-vous dans cette chambre d'hôtel où il ne serait pas mais où elle retrouverait son fils, Hunter, qui l'attendait; je me suis toujours demandé pourquoi, quand, le soir venu, Jane s'était rendue au Meridian Hôtel, chambre 1520, et avait retrouvé Hunter après quatre longues années d'absence et de silence, pourquoi, et surtout comment n'avait-elle pas eu le sentiment qu'à cet instant lui, Travis, n'était pas loin, qu'il était même là, sur le parking de l'hôtel, attendant que la rencontre entre sa femme et son fils soit advenue, pourquoi n'avait-elle pas eu l'idée de s'approcher de la fenêtre et, sans plus rien ajouter, de lui faire (de loin déjà) un signe de main. Juste un signe de la main.

Ensuite, je ne suis plus jamais retourné en Allemagne. Notre rencontre suivante eut lieu à Paris, mais plus rien alors ne fut comme avant.

Bruno Cany

« Doris K. & W. Wenders, journal d'Allemagne » by Bruno Cany.
In « Wim Wenders » Ed. Camera/Stylo, Ramsay Poche Cinema.